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Plate-forme : Option AmazighePrésentation :
Durant l’occupation, le Protectorat a appauvri les Imazighen en les dépossédant de la souveraineté sur leurs biens collectifs, moyens séculaires de leur subsistance. A l’ombre de l’Etat indépendant, ils ont, en outre, perdu l’initiative de décider du choix de leur langue, de leur culture et de leur identité. Aujourd’hui, en dépit de la langue de bois officielle qui véhicule un discours riche en illusions, le bilan sur l’état réel de l’amazighité, dressé par les institutions officielles, elles-mêmes, est accablant. En effet, le dernier recensement général de la population indique, avec toutes les réserves que suscitent les chiffres officiels, que 28% de marocains, seulement, utilisent la langue amazighe dans leur vie courante, contre 34% dix ans auparavant. Cette usure de l’entité amazighe n’est nullement le résultat d’une évolution naturelle, mais celui d’une action politique délibérée, dont les fondements idéologiques ont été posés par des personnalités bien connues pour leurs mépris affiché de tout ce qui est amazigh, comme en témoigne leur discours exclusif dont voici quelques extraits qui expriment, avec force, leur pensée et leurs sentiments envers l’amazighité : -A la question du journaliste français Jean Lacouture au sujet de la réalité du problème « berbère » au Maroc, sur fond des événements du Sud-est de 1957 et du soulèvement du Rif de 1958, contre le despotisme du parti de Istiqlal, Mehdi ben Baraka répondit : « le prétendu problème berbère n’est qu’un résidu de la politique culturelle du protectorat. Il est le produit de ces écoles de notables réservées à une oligarchie urbaine et bien pensante. Le berbère est simplement, un homme qui n’est pas allé à l’école ». Se rendant compte que la mission n’était pas aussi aisée, Allal El Fassi intervient dans le débat suscité, à l’époque, par le piétinement de l’arabisation. Il écrit en 1965 dans la revue éditée par le Bureau de Coordination de l’Arabisation à Rabat : « C’est avant tout, à nos illustres ancêtres arabes que je fais le reproche d’avoir légué à notre patrie des problèmes sociologiques qu’il ne nous est pas possible d’ignorer si nous voulons diagnostiquer le mal dont nous souffrons et lui trouver le remède adéquat. Au lieu de parfaire la transmission du message sacré dont ils étaient porteurs au nom de l’islam et de l’arabité, ils se sont mis à se disputer le butin et les postes de commandement». Dans l’euphorie de la victoire, après le retour au pouvoir des descendants du Bloc de 1934, traditionnellement hostile à l’amazighité du Maroc, Abdelhadi Tazi annonce devant ses frères arabes d’Orient à l’occasion de la conférence de l’Union des Académies de la langue arabe, tenue à Rabat en novembre 1984 : « Si je devais résumer la réussite accomplie dans le domaine de l’arabisation durant le dernier quart de siècle de la vie du Maroc moderne, je conclurai par ces quelques mots : le progrès réalisé par le Royaume du Maroc depuis le retour de Mohamed V de son exil, dépasse de loin ce qui a été accompli durant des siècles de l’histoire du Maroc, depuis sa conquête par Oqba Ibn Nafi’e » Ce sont là des positions claires qui affichent avec arrogance, leur hostilité à toute présence de l’amazighité dans son propre pays. Leurs auteurs sont des personnalités qui font autorité, parmi l’élite panarabiste, dans la définition des normes de l’identité nationale et dans le choix des orientations politiques, culturelles et éducatives de l’Etat. Ils parlent du Maroc comme d’une possession coloniale arabe et un trophée de guerre qu’elles ont décidé d’annexer à l’Orient arabe après l’avoir arraché à l’empire colonial français. Aujourd’hui, leurs disciples, qui participent à l’exercice du pouvoir, s’accaparent les institutions de l’Etat, avec tous leurs moyens humains, matériels, juridiques et politiques, pour anéantir, au nom de l’idéologie arabiste, les derniers vestiges de l’amazighité. Leur hégémonie dans les secteurs de l’éducation, de la culture et de la communication constitue un colonialisme culturel arabe imposé au Maroc. 1er Yennayer 2957 / 13 Janvier 2007.
Le Groupe de l’Option Amazighe : -Dr.El Houssain Abdelmalek Oussadden - Ali Khadaoui I. Préambule :
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A peine, les bombes et les canons se sont tus dans les montagnes, que déjà, les descendants de l’aristocratie makhzenienne, issues des villes de Fès, de Rabat, de Salé et de Tétouan se portaient au service des objectifs politiques du Traité de protectorat. Ils proposèrent à leurs alliés protecteurs, d’occuper le vide laissé par l’écrasement des tribus amazighes, éliminées du champ politique. Dans le contexte international incertain, les autorités du protectorat les autorisèrent, en 1934, à créer un parti : « le Comité d’Action Marocaine » (C.A.M). Sous la protection et avec l’aide du Comité de Patronage, composé de personnalités politiques françaises influentes, de gauche comme de droite, ces élites, prétendant parler au nom du peuple marocain, élaborèrent le soi-disant « Plan de Réformes », adressé aux autorités françaises. Elles y revendiquaient des réformes prévues par le Traité de Protectorat, dans les domaines économique, social, politique, administratif et culturel.
A titre d’exemple, les porteurs du projet insistaient, dans le domaine culturel, sur « la nécessité de respecter l’unité nationale marocaine, fondée uniquement sur l’identité culturelle arabo-islamique », selon l’expression consacrée. Ce qui se traduisait concrètement par l’exclusion de tamazight.
En compagnie de membres du Comité de Patronage Français, le cahier des doléances est remis au Roi du Maroc, au Résident Général français à Rabat et au Ministre des affaires étrangères français à Paris.
Cependant, les conditions de la seconde guerre mondiale et ses conséquences sur la France, d’une part, la division des alliés du protectorat en pro et anti -colonisation, de l’autre, allaient sonner le glas du consensus entre les deux parties. Leur confrontation aboutit à l’exil du Sultan Mohammed ben Youssef en 1953. Par cet acte politique majeur, le protectorat perdit sa légitimité, ouvrant ainsi la voie, de nouveau, à la lutte armée du peuple marocain.
Dès le début de l’année 1955, les rapports des services de renseignements français qui arrivaient à la Résidence Générale, signalaient que les tribus amazighes se préparaient à reprendre, de nouveau, les armes. Pour faire face à cette menace, le gouvernement français ouvrit, entre le 22 et le 27 Août 1955 à Aix Les-Bains, des négociations avec les représentants du C.A.M qui, entre temps, s’était scindé en parti de l’Istiqlal et parti de Démocratie et Indépendance. C’est pendant ces négociations présidées par le Président du Conseil français Edgar Faure, en présence de cinq des principaux ministres du Conseil, que l’avenir politique du Maroc indépendant a été scellé. Rappelons, pour l’histoire, que ces négociations s’étaient déroulées en l’absence du Roi du Maroc qui était encore en exil.
Les accords garantissaient à l’Etat français ses intérêts au Maroc. En échange, celui-ci reconnaissait, aux deux partis politiques marocains, la légitimité de représenter officiellement le peuple marocain et en devenir, de ce fait, son porte-parole, auprès des instances internationales. Par cette investiture, ils devenaient les nouveaux maîtres du Maroc indépendant.
Concrètement, ces arrangements à l’amiable, se traduisaient, quant aux fondements identitaires, par le passage d’un système où dominaient officiellement la langue française et sa culture à un autre où l’unité nationale reposerait, uniquement, sur l’identité arabo-islamique du Maroc, pour reprendre l’expression consacrée par « le cahier de doléances » de 1934, qui demeure le document de référence pour les partis issus du C.A.M. L’amazighité est, ainsi, officiellement exclue. Elle sera accusée, sur sa propre terre, par ses détracteurs, d’être facteur de division.
Les conditions politiques dans lesquelles est intervenue l’indépendance du Maroc, d’une part, la qualification des élites citadines, qui avaient reçu tôt une formation moderne et avaient accumulé une expérience relative dans les domaines de gestion en matière de politique, d’administration et d’économie, d’autre part, avaient permis à ces dernières( rappelons que cinq cents diplômés universitaires venaient des villes contre six seulement de toutes les régions amazighophones) d’ occuper les centres de décision et de commandement, de gérer les richesses économiques récupérées et de les distribuer au nom de l’Etat, au profit des riches et des tenants du pouvoir. Le Maroc inutile, amazighophone en grande partie, était totalement négligé et abandonné à son sort, dans des conditions socio-économiques moyenâgeuses.
Ainsi, les régions déjà marginalisées tout au long du protectorat, se retrouvèrent, une fois de plus, en dehors des préoccupations des nouveaux maîtres du pays. Et dans la bataille que ces derniers se livraient pour le pouvoir, source de privilèges et d’influence, la déception gagna les classes populaires durant les premières années de l’indépendance. Le Moyen Atlas, le Sud-est et le Rif se transformèrent en foyers de résistance politique, contre leur marginalisation planifiée par le parti de l’Istiqlal, qui avait la mainmise sur les affaires publiques de l’Etat. Ces régions réclamèrent le droit de participer à la gestion de leurs propres affaires. Mais, au lieu de s’attaquer aux disfonctionnements de l’Etat, ce parti déclencha une campagne raciste de dénigrement contre l’identité amazighe, accusée d’atteinte à l’unité nationale. En 1957, 1958 et 1959 .une série d’arrestations, suivies de procès politiques touchent le Moyen Atlas et le Sud-est. En 1958 une campagne militaire sanglante plonge le Rif dans le deuil.
Résignées, terrorisées, baignant dans la pauvreté et l’ignorance, les régions amazighophones se replièrent sur elles-mêmes. Rongées par toutes sortes de maladies sociales, elles assistaient, impuissantes, à la spoliation systématique, par les gouvernements successifs, de leurs ressources naturelles (terres, forêts, eaux, sous-sol, carrières, mer) pour enrichir les élites politiques et administratives. Elles n’osaient pas s’y s’opposer, de peur d’être accusées de désobéissance à l’Etat,
Parallèlement à cette politique d’exclusion, l’Etat décréta, à partir de 1959, l’arabisation de l’enseignement, de l’administration et de la vie publique. Les partis politiques nés, sous le protectorat, sur la base de la plateforme de 1934, clamaient haut et fort leur hostilité à l’amazighité et rivalisaient d’ardeur pour appeler à la liquidation des « dialectes berbères », témoin vivant qui leur rappelait que le Maroc n’était pas arabe. L’indépendance, pour laquelle les tribus amazighes avaient consenti un lourd tribut, sous l’oppression de l’administration militaire colonialiste, ne leur a pas rendu justice. Un sentiment de déception et d’amertume se développa. C’est la fin des illusions et le début d’une époque, faite de restrictions mentales et de refoulements.
Dès les premières années de l’indépendance, les régions amazighophones tombent sous un système d’état d’exception de fait. Et lorsqu’en 1970, l’Etat essaya de rétablir une situation de droit, il se heurta aux séquelles de plusieurs années de comportements politiques dépravés, ayant érigé en système de compétition, pour s’enrichir et accéder aux postes de commandement et de responsabilité, un ensemble de règles faites d’intrigues, de corruption et d’abus de pouvoir. Les institutions sont atteintes de déliquescence à cause des conflits d’intérêt, engendrés par les contradictions du système. Deux fois de suite, l’armée intervient, en 1971 et 1972, dans deux tentatives de coup d’état ratées, pour prendre le pouvoir. En 1973, le courant panarabiste au Maroc, soutenue par des régimes arabes, fomenta une « rébellion populaire » armée contre le pouvoir, dans le Moyen Atlas et le Sud-Est.
Et comme la majorité des chefs des deux tentatives de coup d’état étaient d’origine amazighe, et le théâtre des événements de 1973 était, encore une fois, des régions amazighophones, il n’était pas difficile aux ennemis jurés de l’amazighité du Maroc, de désigner la source du danger pour la stabilité du régime. Par tacite convention, les cadres amazighs sont écartés des postes sensibles de la sécurité, des affaires étrangères, des finances et des cercles proches du Roi. La suspicion pèsera sur tout ce qui est amazigh, pendant tout ce qui restait du règne du Roi Hassan II. Ce dernier entra, alors, en compétition avec le courant panarabiste, pour la défense des causes arabes, avec tous les problèmes complexes du Moyen Orient. L’identité amazighe était devenue, surtout dans les villes, un stigmate de honte. Et ceux qui s’y attachent sont taxés de collaboration avec le sionisme et l’impérialisme pour affaiblir la nation arabe Quant aux élites politiques amazighes, elles n’étaient admises à se rapprocher du pouvoir que dans la mesure où elles donnaient la preuve de leur efficacité, surtout dans les régions amazighes, à obtenir l’adhésion et le soutien populaires aux classes dominantes.
Le Palais et le courant panarabiste tirèrent les leçons des événements de 1971, 1972 et 1973. Ils constatèrent une évolution qualitative dans la conscience identitaire, parmi les élites amazighes. Leur méfiance à l’égard de cette évolution, les oblige, pour la première fois depuis l’indépendance, à s’accorder pour préparer la voie à la construction de bases institutionnelles de l’Etat, pour prendre en charge l’embrigadement de la société dans le cadre de la stratégie du nationalisme arabe. Les imazighen deviendraient, ainsi, une minorité facile à dissoudre dans un monde arabe qui s’étendrait du Golf à l’Atlantique. Et le Maroc « unifié », sur la base de l’arabo-islamisme, représenterait sa porte occidentale, devant laquelle « les marocains se tiendraient prêts à servir de contingent de choc, pour défendre, jusqu’à la mort, les intérêts supérieurs et les causes sacrées de la nation arabe ».
Il devient clair, à la lumière de ce qui précède, que l’exclusion de l’amazighité des institutions officielles de l’Etat est bien, une entreprise politique planifiée et menée, en toute conscience, à travers différentes étapes, depuis 1912. Avec l’indépendance, les effets de cette politique, sur les fondements identitaires amazighs, s’aggravèrent et le prix, pour les contrecarrer, fut très lourd, car il était difficile de s’opposer à une telle politique dans le contexte exceptionnel d’un monde dominé à l’époque, par la confrontation Est/Ouest, et dont les deux parties n’accordaient de considération aux aspirations des peuples que dans la mesure où elles servaient leur stratégie. Ce qui n’était pas le cas pour l’amazighité, qui ne cherchait qu’à s’émanciper de toute tutelle.
Vers la fin des années soixante, les premières promotions amazighes instruites, font leur apparition sur la scène publique. Au contact de la réalité dominante, de l’époque, elles remarquaient les différences choquantes entre le « Maroc utile » et le « Maroc inutile », quant aux équipements de base nécessaires au développement. Elles n’arrivaient pas à s’expliquer comment les orientations politiques de l’Etat ne se préoccupaient pas des conditions sociales des populations de ces régions en majorité amazighophones. Par contre, elles retrouvaient leur place au cœur des différents programmes gouvernementaux dans la mesure ou elles devenaient source de main-d’œuvre et de richesses naturelles (terres, eau, forets, sous-sol, mer) qu’ils se gardaient bien, d’entourer de lois, anciennes et nouvelles, pour priver les ayants droit d’en disposer.
Sur le front culturel, le milieu des années soixante-dix vit le rythme de l’arabisation s’accélérer dans l’enseignement, l’administration et les médias, relayé par un discours officiel qui décrétait que la culture marocaine est partie intégrante du système culturel arabe d’Orient. Sur le plan diplomatique, la politique étrangère de l’Etat s’implique, de plus en plus, dans les problèmes complexes du Moyen Orient. Le Maroc finit par en récolter la création, sur ses terres amazighes, d’une « République Arabe », en réaction à la compromission de sa diplomatie (Etat et partis panarabistes), dans le bourbier des conflits interarabes. A cause de ses engagements moyen-orientaux, le Maroc adopta vis-à-vis de son environnement africain, européen et américain une diplomatie faite de contradictions qui, en fin de compte, porta préjudice à ses intérêts stratégiques.
Les souffrances morales, nées des réalités sociopolitiques et idéologiques, vécues par les imazighen dans leur chair, allaient avoir un impact décisif sur la pensée des intellectuels amazighs. Ils devaient répondre aux questions soulevées, à l’époque, dans le débat sur l’identité, la diversité et la différence. L’Université d’Eté d’Agadir offrait l’espace propice à l’avènement d’une renaissance intellectuelle et artistique amazighe, dont les bases avaient été jetées par les pionniers du Mouvement Amazigh.
Les pionniers du Mouvement Amazigh : chercheurs, membres associatifs et artistes, se retrouvaient dans une situation où, d’une part, la marge de liberté d’expression était limitée et, de l’autre, le discours panarabiste avec ses deux variantes, laïciste et salafiste, dominait le débat, sur la scène publique, entre intellectuels. Dans ces conditions, les militants amazighs prennent conscience des exigences du combat démocratique pour s’adresser à l’opinion publique, à l’intérieur comme à l’extérieur. Le discours à véhiculer devrait s’appuyer sur la justesse de la cause amazighe et les valeurs humaines qu’elle recèle, avec le souci de contribuer au renforcement de l’esprit démocratique et de la paix dans le monde. Ils mirent au point les prémices d’un projet intellectuel, fondé sur les avancées des sciences humaines et sociales telles que la littérature, la linguistique, l’histoire, l’anthropologie et la politique.
A titre d’exemple, les linguistes amazighs, à leur tête Boujemaa Hebbaz, s’attelèrent à la tache de démontrer l’unité de la langue amazighe, sur la base des sciences linguistiques. Ils s’attaquaient, par là, à l’idéologie colonialiste qui divisait la langue amazighe en dialectes, pour fournir les bases objectives de diviser les populations amazighes en confédérations, tribus et fractions, occupant chacune, sous la tutelle de l’administration coloniale, des zones géolinguistiques et économiques délimitées.
Au coté de la linguistique, l’histoire bénéficia d’un intérêt tout particulier, du fait même qu’elle constituait la clé pour faire connaître la cause amazighe, depuis ses racines qui remontent à des époques lointaines, jusqu’à ses manifestations linguistiques, culturelles, sociales et politiques dans la vie quotidienne des marocains.
Cependant, les spécialistes de l’histoire du Maroc, pour la plupart étrangers, ne faisaient que rarement référence à la spécificité amazighe dans la compréhension de cette histoire. Leur excuse en cela, était qu’ils s’appuyaient, dans leurs recherches, sur les seules sources reconnues par l’histoire officielle, telle qu’elle a été écrite, à chaque fois, par les conquérants du moment, pour justifier leurs conquêtes, en invoquant leur victoire sur la barbarie pour les uns, le paganisme et l’athéisme pour les autres.
Dans ce contexte, les historiens amazighs, à leur tête Ali Azayku, optent pour une nouvelle approche, soucieuse de l’objectivité dans son analyse de l’histoire du Maroc. La méthode consistait à se référer aux diverses sources et documents admis par la rigueur scientifique, afin de rétablir la vérité sur de nombreux faits et événements historiques, après les avoir débarrassés des mythes et des interprétations idéologiques.
Avec le renouveau intellectuel qui traversait le mouvement amazigh, les contours d’une stratégie amazighe se dessinaient, dès le début des années quatre-vingt-dix. Elle s’appuyait sur les constantes que sont : la terre, l’histoire, la langue et les valeurs démocratiques comme moyen de lutte, dans une époque qui rejette le repli sur soi et l’isolement quels qu’en soient les motifs.
Dans cette perspective, six associations amazighes du Sud, du Centre, et du Nord du Maroc, publient, en août 1991, « la Charte d’Agadir ». Elles interpellaient l’Etat pour la reconnaissance des droits linguistiques et culturels amazighs, et la mise en œuvre de moyens adéquats pour leur promotion. Cette charte constitua une plate-forme, autour de laquelle se sont unies les associations amazighes, dont le nombre n’a cessé d’augmenter dans toutes les régions du Maroc. Son impact toucha, également, les universités. Une tendance amazighe se manifesta au sein du mouvement estudiantin. Dans le domaine de la communication, plusieurs journaux et revues voient le jour. Les Imazighen peuvent, désormais, parler d’eux-mêmes dans toutes les langues, y compris Tamazight qui acquiert, de ce fait, le statut de langue écrite.
Avec la volonté de faire évoluer leur organisation, les associations s’unissent au sein d’un conseil national de coordination, dirigé par une direction nationale, élue par ses composantes. Durant toutes les années quatre-vingt-dix, le conseil s’attachera à mettre au point une stratégie qui donnera plus de dynamisme et d’efficacité à la coordination entre associations qui, tout en se multipliant, ne cessaient de diversifier leurs objectifs et les moyens de les atteindre. Par cette stratégie, le conseil national de la coordination cherchait à peser sur la décision politique de l’Etat pour l’amener à changer son attitude, à l’égard de Tamazight, dans le sens des objectifs et orientations, sur lesquels se sont accordées les associations au sein de la coordination.
L’hostilité officielle à l’amazighité du Maroc, fait naître, chez les militants amazighs, un sentiment de colère contre l’ingratitude des gouvernants et des partis politiques, pour avoir failli à leur devoir envers l’amazighité qui leur a, pourtant, ouvert les bras, des siècles durant. Pire, ils ne cessaient de planifier sa liquidation, du haut de leurs fonctions officielles d’hommes d’Etat. Ce sentiment de frustration anime chez les militants, notamment parmi les plus jeunes qui constituent une force à l’intérieur du mouvement, la volonté de lutter pour rattraper le temps perdu. La contestation se développe et se généralise.
A titre d’exemple, l’association Tilelli de Goulmima brandit, le 1er mai 1994, des banderoles réclamant l’officialisation de l’amazighité. L’Etat répondit par des arrestations et des condamnations à de lourdes peines de prison. Avec cet événement, le mouvement amazigh affrontait sa première épreuve politique. Il en sortit avec des acquis : libération des détenus, introduction d’un bref journal télévisé dans « les dialectes » et une promesse du Roi Hassan II , dans le discours officiel du 20 août 1994, d’enseigner les « dialectes berbères ». La légitimité des revendications amazighes est reconnue de fait.
Mais les tergiversations des pouvoirs publics finissent par convaincre les activistes amazighs, que seule l’approche politique pouvait porter leur cause sur le devant de la scène publique, pour attirer l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur la politique de l’Etat, toute programmée pour occulter l’amazighité du Maroc et lui substituer l’arabité. Parallèlement, ils continuaient, dans leur combat, à sensibiliser les différentes instances de l’Etat, à l’existence d’un véritable problème à retardement, et dont la gravité est occultée par des politiciens arrogants et sans vision, car, mis en confiance par les exaltés du panarabisme.
Dans ce contexte, les tentatives du Conseil National de Coordination se multiplient. Toutes ses rencontres sont sanctionnées par la publication de communiqués et de déclarations. Il déposa des mémorandums auprès des instances officielles de l’Etat. Le plus important est adressé au Palais Royal en 1996, pour demander la constitutionnalisation de Tamazight.
En 1997, deux chocs, vécus par le mouvement associatif, viendront s’ajouter au manque de résultats sanctionnant les initiatives de bonne volonté manifestée par le Conseil National de Coordination. Le Mouvement Amazigh entre dans une période de réflexion et de réexamen de ses méthodes de travail. Il cherche de nouvelles formules de combat, qui soient compatibles avec ses aspirations, en termes d’organisation et d’objectifs.
Après deux années de débat interne, sur l’analyse et la critique de l’expérience passée, « le Manifeste Berbère », est publié le 1er mars 2000. Il portait la signature de 229 personnalités amazighes appartenant à la société civile. Sa publication dans les conditions politiques, du moment, au Maroc, constitua un événement majeur. Il suscita des réactions à la mesure de son importance.
Les observateurs y voient la plate-forme d’un mouvement politique amazigh en gestation. En effet le Manifeste donnait, de l’histoire du Maroc, une lecture nouvelle. Il rappelait les souffrances endurées par les imazighen avec le makhzen traditionnel et les colonialismes français et espagnol par la suite. Avec la sincérité de tourner le page d’un passé douloureux, il appelait, dans sa première revendication, à un débat national serein, sur tous les aspects liés à l’amazighité. Pour se préparer au dialogue, les signataires tiennent un congrès organisationnel pour élire leurs représentants. Le Comité National du Manifeste entreprit une tournée dans les différentes régions pour expliquer la portée de l’initiative et appeler à la mobilisation amazighe, pour faire aboutir les revendications légitimes, pour lesquelles de nombreux sacrifices ont été consentis, d’autant plus que la cause était juste et commençait à bénéficier de la compréhension des organisations internationales qui s’intéressent aux droits de l’homme et des peuples.
Le développement de la conscience identitaire amazighe dans plusieurs pays de Tamazgha (Afrique du Nord), notamment au Maroc, en Algérie, en Lybie, dans les pays Touaregs, aux Iles canaries et parmi la diaspora a conduit à l’émergence d’une coordination entre les défenseurs de la cause amazighe, dans ces pays, en vue d’unifier leurs efforts pour la revendication de leurs droits historiques. Cette coordination évolua en Septembre 1995, vers la constitution du Congrès Mondial Amazigh (CMA), organisation mondiale extranationale qui parle au nom des Imazighen, défend leurs droits et fait connaître leur cause auprès des instances internationales, telles l’Union Européenne et l’Organisation des Nations Unies. Ainsi, dans son rapport de la 36ième session, tenue à Genève en 2006, le Comité des droits économiques, sociaux et culturelles des Nations Unies a demandé au Maroc, de reconnaître officiellement la langue et l’identité amazighes. Le CMA a également adressé, en juin 2006, pour la première fois, une lettre au Roi du Maroc, Mohammed VI, lui demandant d’officialiser la langue et l’identité amazighes, lors de la prochaine révision de la constitution.
Le Congrès Mondial Amazigh traduit une expression qui dépasse les frontières nationales, pour devenir une conscience identitaire profonde et globale qui témoigne de l’existence d’un même peuple amazigh, uni par l’identité, la langue, les symboles, l’histoire et la géographie, malgré sa répartition sur plusieurs pays qui est le fait de colonisateurs, anciens et nouveaux. Sa tenue à Nador en 2005 constitue un acquis historique pour le Mouvement Amazigh.
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Des le début des années quatre-vingt-dix, la manifestation de la conscience identitaire amazighe devient une réalité incontournable. Le pouvoir politique ne pouvait plus ignorer son existence. C’est le dilemme. Comment donner l’impression de répondre aux revendications du Mouvement Amazigh, sans porter atteinte aux fondements idéologiques arabistes de l’Etat, dont l’objectif stratégique demeure l’arabisation du pays et de sa population. L’alternative au discours dogmatique suranné est trouvée. Ainsi l’amazighité, dans tous ses aspects, sera perçue, non comme un fait social vivant, mais comme un héritage historique ancestral, qui s’exprimera dans des manifestations artistiques folkloriques, témoin d’un passé prestigieux, certes, mais révolu.
Les imazighen, pour qui l’amazighité est, bien, une réalité vivante, rejettent cette vision. Plusieurs militants en paieront le prix. Citons, entre autres, les leaders de l’association Tilelli, le 1er mai 1994. Face à la montée de la contestation, le Roi Hassan II annonce, dans son discours du 20 août 1994, la décision d’enseigner « Les dialectes berbères ».
L’annonce, en elle-même, constitua un événement historique. Elle ébranla les certitudes des ennemis jurés de l’amazighité qui ont toujours tiré profit de sa marginalisation. Les militants amazighs, quant à eux, adoptent une attitude prudente. Le rang de l’auteur de la décision, d’une part, et la solennité de la date choisie, de l’autre, suscita l’espoir, chez beaucoup. Ils y ont vu une rupture avec la politique d’exclusion de l’amazighité qui avait pris une forme systématique, surtout depuis les événements sanglants des années 70, du siècle dernier. Mais, paradoxalement, l’ordre de Hassan II resta lettre morte.
En mars 2000 le « Manifeste Berbère » qui appelait à « la reconnaissance officielle de l’amazighité du Maroc », suscita un large débat, sur la scène publique, à propos des raisons politiques et historiques qui commandent l’attitude des institutions officielles à l’égard de Tamazight. Sa publication, à un moment où une ère nouvelle s’annonçait, par sa détermination à instaurer une société démocratique et moderne, témoigna d’un sens politique incontestable. La réponse ne tarda pas à venir.
Dans son discours du trône du 30 Juillet 2001, le Roi Mohammed VI reconnait le caractère multiple de l’identité marocaine dont l’amazighité constitue le socle. Le 17 Octobre de la même année, il annonce, dans un discours solennel à Ajdir, en présence des hauts dignitaires de l’Etat, des dirigeants des partis politiques et syndicats, des oulémas et des acteurs de la société civile, la création par Dahir de l’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM) avec pour mission, la sauvegarde de la culture amazighe, sa promotion et le renforcement de sa place dans l’espace éducatif, socioculturel et médiatique. Dans le contexte de l’époque, cette décision traduisait une attitude positive envers l’amazighité. Pour la première fois, un texte juridique écrit fixait, de manière globale, les engagements et les objectifs, ainsi que les outils et les moyens humains et matériels à mettre en œuvre pour les réaliser. Et malgré les réserves émises par une partie du Mouvement Amazigh, quant à l’efficacité de cette institution à caractère exceptionnel, l’avant-garde du mouvement accueillit, favorablement, la décision. Elle constituait la reconnaissance officielle de l’amazighité par la plus haute autorité de l’Etat. Les imazighen, en général, y ont aperçu le début d’une réconciliation nationale avec la culture, la langue et l’identité amazighes.
Une année, à peine, après le lancement des travaux du Conseil d’Administration de l’IRCAM, tous les indices s’accordaient pour témoigner de la vigueur d’une volonté politique opposée à l’institutionnalisation de la promotion de l’amazighité, par son intégration à l’école, à l’université, dans l’espace socio-culturel et médiatique.
Au Ministère de l’Education Nationale, les responsables ne se sont pas donnés la peine de mettre au point une stratégie nationale qui prend en compte les besoins que nécessite l’introduction de la langue amazighe et sa civilisation dans le système éducatif. Cette exigence devait, nécessairement, passer par l’assainissement des programmes scolaires qui continuaient à véhiculer des préjugés portant atteinte à la personnalité amazighe puis la mise en place de moyens juridiques, pédagogiques, humains et matériels nécessaires à la réussite du projet. Cependant, la politisation du secteur de l’éducation nationale, sur la base d’une vision arabiste fanatique, imposée, depuis les premières années de l’indépendance, par les moyens de terrorisme intellectuel, constitue un obstacle à toute tentative de démocratisation de l’enseignement et de sa modernisation. A peine lancée, l’initiative de l’enseignement de tamazight s’est transformée en mise en scène hypocrite et absurde. Plusieurs responsables du MEN, à différents niveaux, ne s’en cachaient même pas. Pour eux, l’enseignement de la langue amazighe est tout simplement une perte de temps.
Quant au Ministère de la Communication, il aborde la spécificité « berbère » du même point de vue ethnographique que le protectorat qui cherchait, à l’époque, à dompter les indigènes. Aujourd’hui, les nouveaux ethnographes de la Communication prennent le soin de se distinguer de l’environnement culturel marocain autochtone. Ils exploitent les médias publics pour donner de l’amazighité une image folklorique. La culture amazighe est ainsi assimilée à une culture rurale figée, en marge des mutations que connaît notre société, en pleine évolution. Quand ils sont obligés de manifester leur intérêt, soudain, pour l’amazighité profonde, ils sélectionnent leurs modèles parmi les paysans, les bergers, les artisans, les femmes, les artistes et les poètes. Ils les contraignent à s’exprimer dans la langue arabe, étrangère à leur domaine et que pour la plupart ne maîtrisent pas. Leur prestation tourne au ridicule, face à un public de plus en plus exigeant. L’objectif de cette mise en scène n’échappe pas à l’observateur perspicace. Elle vise à convaincre le public de l’infériorité de la culture amazighe pour, ensuite, le prendre à témoin afin de justifier l’inutilité de financer des productions médiocres. Parallèlement à cette stratégie cynique, le Ministère augmente le nombre de chaînes de télévision en arabe, pour, dit-il, répondre aux besoins croissants de la société dans les domaines de l’expression et de droit à l’information, au loisir et à la culture. Au Ministère de la Communication, fief des ennemis jurés de l’amazighité, le critère de réussite se réduit à la capacité d’encadrer les moyens de communication publics, afin qu’ils ne servent qu’une seule politique : celle de l’arabisation.
Dans le domaine social et des libertés publiques, toute activité culturelle ou politique dans un cadre amazigh, l’utilisation de Tifinagh dans les enseignes des magasins, dans les correspondances postales et documents officiels, l’extension de l’usage de la langue amazighe aux différentes administrations ouvertes au public…sont considérés, par les autorités publiques, comme des actes discriminatoires, et par conséquent interdits. Pire encore, même le droit inné, des parents, de donner le nom de leur choix à leurs enfants est soumis à une autorisation du ministère de l’intérieur
A cause de ses moyens juridiques limités, l’IRCAM est incapable de remplir la mission justifiant sa raison d’être. Dans l’état actuel des choses, il perd, au profit de l’arabisation, sa qualité d’être le moyen de rétablir l’équilibre linguistique et culturel dans la société.
Tous ces faits démontrent que l’Etat, dans ses nouvelles orientations concernant l’amazighité, n’a pas de vision claire et ferme pour gérer la diversité linguistique et culturelle de la société. Il manque de politique qui repose sur un système juridique fiable qui réhabilite Tamazight, la protège, fixe les responsabilités et oblige les différents organes exécutifs à s’acquitter de leur devoir, sous peine de sanctions exemplaires.
Dans ce contexte nourri de déception et de frustrations, la décision de retrait collectif, de sept membres du Conseil d’Administration de l’IRCAM, revêt toute son importance politique. Ce retrait a permis de susciter, sur la scène publique, le débat sur le rapport : « amazighité et cercles du pouvoir », aussi bien ceux qui sont reconnus par la constitution que ceux qui agissent dans l’ombre, mais exercent une influence décisive dans la gestion de la chose publique. De ce débat, se sont dégagées trois vérités qui, recoupées, expliquent les origines de la crise de confiance que connaît l’amazighité dans ses relations avec les institutions de l’Etat.
La première lève le voile sur l’action occulte des forces traditionnellement hostiles à l’amazighité. Dissimulées dans les dédales, confus, du makhzen et dans les centres de décision de l’Etat, ces forces profitent de leurs positions solides, pour bloquer toute décision, officielle, favorable à l’émancipation de l’amazighité.
La deuxième vérité confirme l’existence, en face, de forces sociales attachées à leurs droits identitaires amazighs. Par leur détermination, ces forces, nourries de valeurs du progrès, développent des liens, de cause à effet, entre conscience démocratique et amazighité.
Enfin, ce retrait, par sa fermeté et sa sérénité, face à la campagne qui s’en est suivie, démontre l’inanité des méthodes classiques de l’Etat pour assujettir la volonté d’émancipation des imazighen.
A la lumière des principales étapes qui ont marqué l’évolution du Mouvement Amazigh, depuis 1994, il apparaît que l’approche officielle du dossier amazigh constitue une variante de «la politique berbère traditionnelle initiée par le protectorat ». Elle vise à apaiser le Mouvement Amazigh. Entre temps, la politique d’arabisation systématique suit son chemin, avec détermination. Elle est générale dans la totalité des secteurs de la vie publique et sociale. Et les conditions lui sont plus que favorables, pour envahir l’ensemble des sphères intimes de la vie privée. Face à cette réalité concrète que vivent imazighen, au quotidien, le soi-disant discours sur la promotion de l’amazighité n’est que fantasme pour leur faire supporter les tensions psychologiques engendrées par un attentisme perfide, savamment entretenu.
Le pouvoir politique officiel veille à ce que les revendications amazighes demeurent culturelles et partie intégrante du système culturel arabe. Il n’hésiterait pas à satisfaire celles qui ne remettent pas en cause les fondements de l’appartenance arabiste du Maroc. C’est cette vision, qui place le Maroc sous la tutelle de l’Orient arabe, que rejette le Mouvement Amazigh, dans la majorité de ses composantes. Il accuse l’Etat, dans son approche de la question amazighe, d’en faire une affaire sécuritaire alors qu’elle est foncièrement politique et devrait, par conséquent, trouver son dénouement dans un cadre politique, conformément aux règles démocratiques universellement reconnues.
Le développement de la conscience démocratique parmi les élites amazighes d’un côté, la persistance de l’Etat à ignorer les droits linguistiques et culturels amazighs de l’autre, ont conduit le mouvement amazigh à élaborer un discours mobilisateur, dans lequel prédominait l’aspect revendicatif, comme le montrent les différents documents et communiqués, depuis la Charte d’Agadir(1991) au Manifeste Berbère(2000), en passant par les différents mémorandums du Conseil National de Coordination et communiqués du mouvement estudiantin .
S’il est naturel de réclamer ses droits lorsqu’ on en est privé, le bilan de plusieurs années de lutte nous interpelle, cependant, sur l’efficacité de la méthode revendicative suivie par le Mouvement amazigh pour la réalisation de ses objectifs. A ce sujet, quelques remarques s’imposent, dont voici les principales :
Faire ce choix revient, pour le Mouvement, à prendre clairement position sur l’appartenance identitaire de l’Etat marocain, l’adhésion des autorités officielles, à tous les niveaux, à l’identité amazighe, enfin l’indépendance de l’Islam vis-à-vis de l’arabisme..
Annoncer clairement les positions du Mouvement sur ces points, contribuera à poser les fondements d’un cadre de référence, pour les revendications amazighes.
Si le discours du mouvement amazigh explique la revendication de l’officialisation de la langue amazighe, par la nécessité de lui assurer une protection juridique, qui facilitera son intégration dans les administrations et sa prise en compte dans les documents officiels, il demeure, cependant, silencieux quant à la raison pertinente de cette intégration. Pour plus de clarifications, nous dirons que les langues française, japonaise et arabe sont, respectivement, des langues officielles en France, au Japon et en Arabie Saoudite, et pour cause : chacun de ces pays a la langue officielle qui correspond à son identité : le français pour la France, le japonais pour le Japon et l’arabe pour l’Arabie Saoudite. Alors, conformément à ce schéma, revendiquer l’officialisation de la langue amazighe, devient une évidence lorsqu’on considère, tout simplement, que le Maroc est un pays amazigh.
Pour trancher le débat sur la question de l’identité, il faut préalablement débarrasser ce concept de toutes les confusions erronées qui sont venues se greffer sur lui, en réaction au discours du mouvement amazigh.
Tout d’abord, nous réaffirmons que l’ « identité » ne s’acquiert ni par le sang ni par l’ethnie, mais par la terre qui nous accueille et que nous choisissons pour patrie. A ce propos, la France et l’Espagne constituent deux modèles intéressants. Est français aujourd’hui, toute personne qui choisit la France comme patrie, indépendamment de ses origines ethniques. De même, tout espagnol est fier de son identité ibérique malgré le sang amazigh ou arabe qui coule dans ses veines, du fait de la présence des arabes et des imazighen sur cette terre pendant des siècles.
A ce propos, il faut rappeler que plusieurs Etats, dans le monde, présentent « des identités multiples » qui correspondent à des réalités historiques, géographiques, linguistiques et culturelles. A titre d’exemple, le Canada compte trois identités autonomes : l’autochtone, l’anglo-saxonne et la francophone. En Belgique, l’Etat fédéral rassemble trois communautés distinctes : les Wallons, les flamands et les germaniques.
Cependant, ce modèle dans lequel les régions se distinguent, l’une de l’autre, principalement, par leurs frontières géographiques et linguistiques, façonnées par l’histoire, ne s’applique pas aux modèles à « identité unique ». Le Maroc en est l’illustration. Il est erroné, dans son cas, de parler d’identités multiples qui correspondraient, dans ce cas là, aux origines ethniques multiples en l’occurrence, amazighe, arabe, africaine, andalouse. Et la liste peut s’allonger, car exploitée par quiconque veut se distinguer des autres par une spécificité biologique, religieuse ou mythique.
Rappelons, que c’est la terre qui confère aux citoyens leur identité, et non leurs origines ethniques.
b- La question de l’adhésion claire des autorités officielles marocaines, à tous les niveaux, à l’identité amazighe.
Nous avons déjà expliqué comment le traité du Protectorat, de 1912, a couvert, du sceau de la légalité, la campagne militaire colonialiste pour détruire le système amazigh qui, par ses caractéristiques historiques, a toujours constitué un rempart contre les appétits étrangers, abstraction faite de l’origine ethnique des gouvernants, que les traités internationaux présentaient comme les représentants de « la Berbérie », qui, à l’époque, avec « l’empire Ottoman » et « la Perse », formaient les composantes essentielles du monde musulman. Dans cet ensemble, pour distinguer le peuple amazigh, de l’Afrique du Nord, des autres peuples de l’Orient (arabes, turques et perses), les documents officiels internationaux parlaient de pays du « Levant » et de « la Berbérie », dont les habitants étaient désignés par « autochtones », « indigènes » ou « berbères ».
D’autre part, le droit constitutionnel nous apprend que les éléments essentiels qui fondent l’Etat sont la terre, la population et le pouvoir politique. Quand la terre et la population sont amazighes, il est évident que le pouvoir et ses représentants, à tous ses niveaux, doivent déclarer, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, leur amazighité, pour être en harmonie avec la terre et la population. D’ailleurs, toutes les nations du monde affichent, avec fierté, leur identité qui les distingue sur la scène internationale. Citons, à titre d’exemple, l’identité américaine, chinoise, coréenne, allemande, russe…etc. qui traduisent, sur le terrain, des réalités géographiques et non ethniques.
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L’Islam, comme toutes les religions révélées, est un message divin adressé à tous les humains, sans distinction de race, de couleur ou de langue. Il vise à conquérir le cœur des hommes et non pas servir les ambitions politiques des conquérants.
L’arabité est une qualité ethnique qui concerne un groupement humain, établi sur un territoire géographique reconnu (la péninsule arabique) et possède une structure économique et sociale homogène. Son unité repose sur une langue, une culture et une conscience de groupe communes. .
Cependant, les élites urbaines, soutenues par des personnalités étrangères, françaises et arabes, posaient déjà, en 1934, sur les ruines de l’ordre amazigh vaincu, les jalons d’un nouvel ordre arabiste, qui tenait à associer, dans l’imaginaire du peuple, l’islam à l’arabité, pour imposer une nouvelle conception de l’identité nationale, qui allait être institutionnalisée, dans le Maroc indépendant, confisqué par les négociateurs d’Aix-les-Bains en 1955.
Le nouvel ordre en question utilisa, et continue à le faire, l’islam comme instrument idéologique, afin d’éradiquer l’amazighité du Maroc au profit de son arabité. Or, l’engagement, aujourd’hui, de construire une société démocratique et moderne, exige le refus de l’amalgame qui confond islam et arabisme. Ce qui est présenté comme « conscience arabiste » n’est, en fait, que l’expression de la survivance des instincts ethnocentristes hérités de la « jahiliya » (période antéislamique arabe) qui refusent toute cohabitation avec ce qui n’est pas arabe. L’islam est, alors, instrumentalisé pour faire la gloire de régimes despotiques et assurer leur victoire sur la liberté politique qui fonde les valeurs démocratiques du droit à la différence, de la diversité et de la tolérance. Et puis, le slogan : « Nous sommes tous amazighs mais l’Islam nous a arabisés » est bien la manifestation de cet instinct héréditaire enraciné, qui limite la mission de l’islam à l’arabisation de tout groupe ou toute personne qui embrasse sa foi, au détriment de son identité linguistique, culturelle et civilisationnelle.
Rétablir Tamazight dans ses droits, aujourd’hui, passe par la neutralité politique de la religion. Ce qui se traduirait, dans la pratique, par l’indépendance de l’islam vis-à-vis de l’arabisme qui ne cesse de l’exploiter, idéologiquement, à des fins ethniques et la séparation de la religion et de l’Etat dont les institutions, par leur légalité, sont instrumentalisées, à des fins politiques, pour priver l’amazighité de sa place légitime, comme fondement de l’identité de l’Etat et de ses institutions.
Cependant le débat sur l’indépendance de l’Islam vis-à-vis de l’arabisme suscite des interrogations, quant à la place de la langue arabe et des Arabes au Maroc.
Un retour aux premières années de l’indépendance du Maroc permettra de dévoiler les manœuvres politiques suscitées par les élites citadines qui avaient le pouvoir, pour imposer l’utilisation de la langue arabe, à usage très limité, à l’époque, dans la vie publique et peu répandue dans la société. Tous les moyens étaient, alors, bons pour en faire une cause nationale. Ainsi on instrumentalisa le sentiment anti-colonialiste du peuple, pour faire de la langue arabe une alternative à la langue du colonisateur. Parallèlement, on utilisait la motivation des demandeurs d’emploi, pour exiger la connaissance de la langue arabe, de tout candidat à la fonction publique. La manœuvre visait à institutionnaliser le processus d’arabisation qui, à terme, finira par créer un fait social irréversible, dans lequel Imazighen deviendraient des Arabes et le Maroc amazigh un Etat arabe, comme c’est le cas, aujourd’hui, pour l’Egypte et les Egyptiens.
En réaction à cet amalgame, le Mouvement Amazighe rejette catégoriquement ce processus dont il saisit les conséquences sur la survie de l’identité amazighe du Maroc. La langue arabe, au vu de l’histoire et de la géographie, restera une langue étrangère. Néanmoins, nous considérons sa fonction quant au sentiment pieux des croyants. Cependant, ceci ne doit pas, pour autant, détourner notre attention pour relever certaines vérités qui interpellent nos consciences.
La plupart, si ce n’est la totalité, des intellectuels amazighs connaissent, écrivent et parlent l’arabe. Cette réalité constitue la règle. A l’inverse, ceux qui prétendent être arabes ne connaissent pas la langue amazighe. Et s’il existait des exceptions, la règle, par contre, témoigne d’une campagne de dénigrement qui se poursuit depuis 1930, à l’encontre de l’amazighité, en tant que langue, culture et civilisation.
Et le comble de l’hypocrisie et de l’insulte à l’intelligence des citoyens marocains, est que les défenseurs acharnés de la langue arabe et de l’arabité du Maroc n’étaient que des bonimenteurs. Car au moment ou ils vantaient les qualités de l’arabisation pour les enfants du peuple, afin d’en faire les rebuts de la société, ils formaient les leurs aux savoirs modernes dans des langues internationales. Habile moyen, mais cynique, de se perpétuer aux commandes de l’Etat.
Quant aux Marocains qui se considèrent arabes, l’histoire du Maroc est ouverte pour constater que jamais, depuis la conquête arabe de Tamazgha, il n’a été établi que Tamazight ait été utilisée pour exprimer une quelconque hostilité à l’encontre de l’arabité, en tant qu’identité, langue ou ethnie. Ce que le mouvement amazigh dénonce, aujourd’hui, ce sont ceux-là (Arabes et Pseudo Amazighs) qui recourent à la falsification de l’histoire, aux utopies idéologiques et aux mensonges pour faire des imazighen des arabes malgré eux. Rappelons, une fois de plus, que l’appartenance des hommes à la patrie ne repose ni sur l’ethnie, ni sur le sang, mais sur l’attachement à la terre qui les a vus naître, avec les symboles identitaires qui fondent sa spécificité dans le concert des nations.
Cette attitude prend pour fondement le principe de la justice, tel qu’il a été forgé par l’aspiration des humains à la démocratie, loin des manipulations idéologiques qui recourent à la ruse et à la violence pour s’imposer. Les conséquences de cette lucidité permettront d’entretenir, entre le Maroc amazigh, les Etats de Tamazgha et les Etats arabes du Moyen Orient, des rapports objectifs, sur la base d’intérêts communs, fondés sur le respect mutuel des identités. Une fois ces relations débarrassées de leurs chimères idéologiques, rien n’empêchera la naissance d’Unions Régionales souveraines, pour répondre aux défis de la mondialisation économique et ses contraintes géopolitiques, dans le seul intérêt des peuples de la région, à l’image de l’Union Européenne.
La plate-forme, ici exposée, se propose, par son contenu, de servir de référence à toute réflexion politique et idéologique, sur le combat amazigh. Elle fonde sa légitimité sur le retour aux préalables identitaires amazighs, détruits par la campagne militaire coloniale entre 1912 et 1933, pour être remplacés par un nouvel ordre qui légitimerait l’occupation étrangère du Maroc. Fondé en 1934, sur une idéologie et des références exogènes, par des élites citadines d’obédience arabiste, avec le concours de personnalités politiques françaises et arabes du Proche Orient, l’ordre en question continue à manifester dénigrement et hostilité à l’égard de tout ce qui est amazigh.
Cette plate-forme de référence n’apporte pas d’éléments inédits ou étrangers à l’amazighité du Maroc qui plonge ses racines dans les profondeurs de l’histoire. Elle ne cherche qu’à rendre justice à cette amazighité dont l’identité est exclue, la langue combattue, la culture marginalisée et les droits spoliés.
L’appel au retour à l’ordre amazigh d’avant 1912, signifie le retour, compris dans le sens du système dialectique. L’avant 1912 représente la réalité amazighe originelle (la thèse) et l’après 1912 jusqu’à nos jours, constitue la négation de cette réalité (l’antithèse). Cette plate-forme propose de dépasser cet état de négation et d’exclusion vers cette même réalité, mais plus évoluée, plus avancée et en conformité avec les valeurs démocratiques de la modernité (la synthèse). L’amazighité, réhabilitée et revalorisée, retrouverait, alors, sa citoyenneté perdue depuis 1912.
Sur le plan de la réflexion, cette plate-forme assurera à l’amazighité une vision cohérente, dans son approche des aspects politiques et idéologiques, comme elle contribuera à lui tracer un horizon stratégique unifié.
Cependant, dans la pratique de l’action, la nécessité de la mise en place d’un projet de société revêt une extrême urgence. Notre société a perdu ses repères qui assuraient sa cohésion, même dans les moments les plus sombres de son histoire. Aujourd’hui, tout projet sociétal, porteur, se doit de rompre avec l’exclusion, la marginalisation et les stratégies politiques qui les ont engendrées. Les valeurs sociales amazighes, fondées sur la solidarité à tous les niveaux, sont d’une richesse inestimable. Leur modèle a fait ses preuves à travers l’histoire du Maroc.
En harmonie avec la plate-forme « Option amazighe », ce projet nécessite une réflexion élargie et plurielle. Elle doit être menée par des intellectuels qualifiés dans les différents domaines. Le Mouvement Amazigh en compte largement dans ses rangs, pour répondre aux exigences de ce projet, dans les domaines suivants, à titre de proposition :
1- Les questions de la démocratie et de la gouvernance.
2-Les questions de l’aménagement du territoire et de l’économie.
3-Les grandes questions sociétales.
4-Culture, éducation et consolidation du tissu social.
5-La place du Maroc dans le monde et ses relations extérieures.
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