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Propositions pour séculariser la société et normaliser l’islam au Maroc

Lahcen OULHAJ, professeur d’économie, Université Mohammed V, Rabat

 1- Introduction

Le Maroc que nous souhaitons, pour nous et pour nos enfants, est un Maroc moderne et démocratique où tous les citoyens et citoyennes sont égaux et ne font l’objet d’aucune  discrimination. Nous désirons un pays où tout un chacun sera libre de penser et de s’exprimer librement sans aucun obstacle ou entrave.

Ce Maroc que nous appelons de nos vœux ne pourra exister réellement que si notre société est complétement sécularisée. Une société sécularisée est une société qui sépare de manière nette la vie publique et la vie privée et dans laquelle la religion est une affaire privée et l’organisation de la vie sociale publique relève de la seule loi humaine dont les sources ne peuvent être qu’humaines.

Chacun sait que la religion musulmane, au moins telle qu’elle est vécue aujourd’hui, depuis les années 1980, a la prétention de régir et la vie publique et la vie privée des individus. Cette religion s’oppose ainsi à la sécularisation et à la séparation entre les sphères politique et spirituelle, privée et publique, Etat et religion.

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas, dans notre pays. Dans la société traditionnelle marocaine, au moins dans le monde rural, il y avait bel et bien séparation. La sphère religieuse était l’affaire du fquih ou imam de la mosquée et la sphère publique, politique, économique, sociale et culturelle était gérée par la Jma’a profane. Aucune des deux parties n’intervenait dans l’autre sphère et la primauté dans la vie publique revenait bien entendu aux profanes. Les religions pratiquées étaient vécues davantage comme des spiritualités. Ces religions, dont l’islam, étaient normales.

Aujourd’hui, si l’on veut une modernisation de notre société et une intégration paisible et assumée du Maroc dans la civilisation, la sécularisation est une nécessité. Pour ce faire, l’islam doit redevenir une religion normale, vécue normalement par ses adeptes. Et ces adeptes doivent vivre en paix avec les autres croyances.

Est-il possible de faire de l’islam une religion normale, une religion comme les autres, paisible et tolérante à l’égard de tout ce qui est différent de ses enseignements, dans un seul pays isolé, séparément des autres pays où domine cette religion ? Nous le pensons, dans la mesure où les musulmans marocains n’ont presque jamais considéré avoir un chef religieux extérieur (au pays) à suivre.

En effet, la conquête musulmane de l’Afrique du Nord a été conduite par les Omeyyades de Damas, à la fin du septième siècle, sous le règne du cinquième Calife, Abdelmalek Ibn Marwan (Calife de 685 à 705). Elle a été très difficile pour les conquérants et, bien entendu, très douloureuse pour les populations nord-africaines.  Elle a duré longtemps, plus d’un demi siècle, et a connu beaucoup de soubresauts et de révoltes dont la dernière et plus importante fut la « bataille des nobles », de 740-1, où les Omeyyades avaient essuyé un sévère revers avec la perte de centaines de leurs « nobles ». Cette défaite semble d’ailleurs avoir sonné le glas de leur dynastie, puisqu’en 750, celle-ci s’est effondrée et a été remplacée par les Abbassides à Bagdad.

Le comportement des chefs omeyyades locaux en Afrique du Nord a été exécrable au point que le 8ème Calife omeyyade même, Omar ibn Ablelaziz (717-720), l’avait ouvertement dénoncé, dès son accession au trône, avait vite éloigné les Berbères de l’islam des Omeyyades pour adhérer à celui des différents opposants à ces derniers, et notamment au kharidjisme. C’est dire que les Omeyyades n’ont jamais été maîtres de l’Afrique du Nord, ni sur le plan militaro-politique, ni sur le plan religieux.

A vrai dire, cette conduite des Berbères n’était pas nouvelle. Ils avaient souvent embrassé les confessions qui les opposaient à celle de l’envahisseur. C’est ce qui explique l’essor en Afrique du Nord, tour à tour, du judaïsme, du christianisme, du donatisme, de l’arianisme, du kharidjisme, du chiisme et même du panarabisme et de l’idéologie des Frères Musulmans contemporains, utilisés cette fois-ci contre le pouvoir central marocain.

Le Maroc qui se situe à l’extrême ouest de l’Afrique du Nord n’a donc presque jamais fait partie de quelque empire d’orient que ce soit. Qui plus est, une partie de notre pays a vite intronisé, en 788, un prince chiite qui fuyait et les Omeyyades disparus en Orient et le nouvel empire mis en place à Baghdad, 38 ans auparavant, par les Abbassides. Et, depuis, les chefs des dynasties musulmanes qui se sont succédé à Volubilis, Fès, Marrakech, Meknès, et Rabat, ont toujours été considérés comme les chefs religieux suprêmes du pays. Même l’empire Ottoman qui régnait sur le Moyen-Orient à partir de 1517 et, plus tard, sur une grande partie de l’Afrique du Nord et de l’Europe orientale, n’a pas réussi à étendre ses grands pouvoir et territoire au Maroc, bien qu’il ait essayé, notamment à travers le prétendant au trône Sa’adien, Abdelmalek, tué avec son oncle de roi et l’allié portugais de ce dernier, le roi Sébastien, dans la bataille des trois rois, le 4 août 1578.

Mais, comme les Berbères ont porté des Omeyyades, dont ils pensaient que le leader, Abderrahmane, était leur neveu, au pouvoir à Cordoue, en Espagne, en 756, ils vont subir l’influence de l’Islam sunnite omeyyade à partir de l’Andalousie, surtout à partir du 12ème siècle, bien longtemps après la conquête de l’Espagne musulmane par les Almoravides et la disparition vers l’an 1000 des Omeyyades de l’ouest. L’islam omeyyade andalou a fini par l’emporter auprès des lettrés du Maroc sans jamais extirper, dans la population populaire dominante, le mélange d’animisme, de maraboutisme et d’autres nombreuses croyances avec le chiisme et le kharidjisme. Cet islam berbérisé, comme disait Jacques Berque, est resté jaloux de son indépendance et de son autonomie par rapport au Moyen-Orient. Il situe son centre au Maroc même et c’est pour cela qu’il est possible de le re-normaliser. C’est qu’il était un islam normal dont les fidèles ont accepté la modernité et la modernisation, surtout depuis l’indépendance du Maroc, en 1956.

Si la question de la normalisation de l’islam du Maroc se pose aujourd’hui en 2016, c’est que depuis le début des années 1980, notre pays, comme tous les pays musulmans, du Pakistan et de l’Iran de Khomeyni à l’Atlantique et au fond de l’Afrique, ont subi une grosse vague violente de re-omeyyidisation ou de rebakrisation (relative à Abou Bakr, le successeur du prophète) de l’islam populaire, financée à coup de millions de pétrodollars. Aujourd’hui, l’islam populaire dans notre pays épouse largement la vision du monde des Omeyyades et d’Abu Bakr, partagée par les Frères Musulmans d’Egypte qui ont beaucoup influencé le khomeynisme. Selon cette vision du monde, il y a l’islam et il y a, à l’opposé, l’erreur. L’islam doit dominer le monde pour supprimer l’erreur  et ramener ceux qui sont dans l’erreur à la lumière de l’islam, y compris par le moyen de la violence.

Cet islam ne peut pas vivre en paix avec les autres. Il faut le re-normaliser. Comment ? Nous pensons qu’il faut revisiter la doctrine des lettrés religieux, imams et oulémas. Il faut que ces derniers désapprennent l’islam bakriste pour apprendre à développer auprès de leurs «ouailles» égarées, attirées qu’elles sont par l’argent facile et la promesse de la «rédemption», une vision du monde compatible avec la modernité et la démocratie.

  1. Considérer que L’Islam est une religion et non la religion

Est-il possible, pour un musulman, de considérer que l’Islam est une religion comme une autre ? Evidemment, pour un lettré qui s’accroche à la lettre du Coran, l’Islam est la religion, l’unique vrai. Les adeptes des autres religions sont dans l’erreur. C’est la meilleure religion… On peut même dire, sans aucune exagération, que c’est la même chose pour les autres religions sémitiques (judaïsme et christianismes). Mais, attention, on a glissé ici de ce que le musulman devrait penser à ce que l’Islam «pense» ou ne pense pas.

Ces religions ont été élaborées pour s’opposer et s’exclure, sur une même terre. Si leurs adeptes respectifs s’en tiennent à la lettre de leurs textes sacrés respectifs, la guerre entre eux ne pourra cesser que par l’élimination physique de deux religions d’entre les trois, ce qui est difficile. En effet, la guerre est permanente depuis les origines et les trois religions sont, plus ou moins, toujours là.

Les Juifs ont été les premiers à comprendre, depuis leur affrontement violent avec Rome, qu’ils ne pouvaient pas l’emporter sur les tenants des autres religions (paganisme, Zoroastrisme, Manichéisme…) et qu’ils avaient à réviser leurs dogmes pour les concilier avec les réalités politiques, afin de vivre leur foi en paix. Qui plus est, la foi judaïque révisée est devenue un exclusivisme ethnique et n’a plus aucune prétention à l’universalisme. Le prosélytisme perd ainsi tout sens et le judaïsme n’est plus pour les juifs qu’une religion à eux vivant nécessairement parmi les autres religions. C’est comme cela qu’on peut comprendre la réaction du Rabbin et philosophe italien, d’origine marocaine comme son nom l’indique, Elie Benamozigh (1823-1900), face au jeune italien qui s’était présenté à lui pour se convertir au judaïsme. Benamozigh lui avait dit qu’il devait rester dans sa foi d’origine et qu’il pouvait s’approcher de Dieu dans le cadre de cette foi chrétienne. Pour Benamozigh, le christianisme n’était pas l’erreur. C’était une religion comme le judaïsme. Les deux peuvent rapprocher de Dieu. Chacun peut vivre sa foi sereinement.

Pour la Chrétienté, après des siècles de guerre avec l’Islam, l’humanisme s’est développé, à la fin du moyen âge, la renaissance de la culture et de la philosophie grecques antiques et la philosophie des Lumières ont fini par amener les chrétiens européens à relativiser leurs dogmes et à accepter la coexistence pacifique avec d’autres confessions.

Pour le texte fondateur de l’Islam, le musulman qui veut vivre en paix avec les adeptes d’une autre religion y trouve des arguments. Et celui qui veut combattre les autres et rester en guerre permanente y trouve également des arguments.

Ainsi, pour l’islam paisible et pour le musulman pacifique, la Sourate mecquoise 109, «les infidèles», constitue un argument de taille : Dis : «Ô vous les infidèles, je n’adore pas ce que vous adorez, et vous n’êtes pas adorateurs de ce que j’adore (…), A vous votre religion et à moi ma religion». A chacun donc sa religion et la religion du prophète, l’islam, n’est pas la religion, mais sa religion, une religion. Le verset qui est le plus souvent cité par les lettrés musulmans, dont surtout les Frères Musulmans, pour convaincre leurs interlocuteurs que l’islam est une religion pacifique est le verset 256, de la Sourate médinoise 2, Al Baqarah : «Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement…»

Le verset 62 de la Sourate d’Al Baqarah semble même très conciliant à l’égard des Juifs, des Chrétiens et des Sabéens. Il semble leur accorder le Paradis sans qu’ils ne soient obligés d’embrasser la foi musulmane et de pratiquer l’islam : «Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Chrétiens et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur ; il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé ». Il leur suffisait de croire en Dieu, au Jour dernier et de faire de bonnes actions. Ce verset semble donc tolérant à l’égard des autres religions, quoiqu’avec les juifs, qui ne croient pas originellement en la vie dans l’au-delà, il demeure l’obstacle du Jour dernier.

Mais, les Jihadistes trouvent aussi beaucoup d’arguments  au service de leur sinistre cause. Ainsi, le verset 85 de la Sourate médinoise, 3, «la famille d’Imran» affirme clairement que seul l’islam est agréé comme religion par Allah et que ceux qui désirent une autre religion seront les perdants dans l’au-delà.

Les arguments en faveur du Jihadisme abondent dans plusieurs chapitres du Coran, plus particulièrement dans la Sourate médinoise, 9, «le repentir». Les versets 29-30 de ce chapitre, sont éloquents : «Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, en état d’humiliation. Les Juifs disent : « Uzayr est fils d’Allah » et les Nazaréens disent : « Le Christ est fils d’Allah ». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu’Allah les anéantisse !... » Ces arguments abondent aussi dans le chapitre médinois, 4, «les femmes», versets 84-101.

Le verset 33 de la Sourate 9 est catégorique aussi sur le fait que l’islam est la seule religion vraie : « C’est lui qui a envoyé Son messager avec la bonne direction et la religion de la vérité, afin qu’elle triomphe sur toute autre religion… »

Ainsi, chacun peut trouver ce qu’il cherche dans le Coran. Et pour s’en sortir et vivre en paix avec les autres, le musulman doit contextualiser le texte pour le prendre pour ce qu’il est : un texte historique dont les différentes parties, nécessairement contradictoires, s’expliquent par les circonstances historiques ayant été à leur origine. Ces circonstances ont beaucoup changé depuis. Il convient donc au musulman de se détacher du texte pour s’en tenir à l’esprit et se souvenir en toute circonstance du verset 143 du chapitre «la vache» : «Et Nous avons fait de vous une communauté de juste milieu… » Le Coran dit aussi, au sujet du jeûne de Ramadan, ce qui peut être généralisé à toute activité du musulman : «Allah veut pour vous la facilité. Il ne veut pas la difficulté pour vous » (Sourate 2, verset 185).

Evidemment, ce qui vient d’être relevé comme contradictions dans le texte fondateur, n’est pas ainsi considéré par les musulmans lettrés rigides qui veulent à tout prix détacher le texte de l’histoire et ignorer les circonstances conflictuelles qui ont donné naissance à ces contradictions. Pour cela, ils invoquent, tour à tour, deux solutions toutes faites. La première solution qui limite tout de même le pouvoir de Dieu est la progressivité nécessaire des prescriptions coraniques. Mais, comment comprendre que dans certains cas, il y a progressivité et dans d’autres non. La seconde solution est encore plus désastreuse pour le caractère infaillible et pour l’omniscience de Dieu. C’est l’histoire de versets en abrogeant d’autres versets antérieurs, comme les lois humaines qui peuvent difficilement prévoir des situations nouvelles.

Pour revenir au Maroc qui nous concerne ici, après l’indépendance, en 1956, pour nous en tenir à la seule période contemporaine, on peut considérer, que pour les musulmans marocains, la guerre des religions n’était pas envisageable et la modernité était largement acceptée. Pour eux, les autres religions n’étaient pas méprisables et les adeptes de ces religions étaient respectés et parfois admirés pour leur droiture. Là, on peut se rappeler la réponse du Alem Mohamed Ben Larbi Alaoui à une concitoyenne juive, à Fès, qui voulait se convertir à l’Islam. Le Cheikh lui a conseillé de rester fidèle à son judaïsme en précisant que, pour lui, il n’y avait plus de vrais musulmans.

Considérer donc que l’Islam n’est pas la religion, mais une religion comme les autres, c’était une conception assez proche de celle des musulmans marocains. Le Jihadisme (issu du Salafisme archaïque du Wahhabisme ou du Salafisme, plus sophistiqué, plus lettré, des Frères Musulmans), qui considère que tous ceux qui ne sont pas comme «eux» doivent soit périr à l’«épée», soit se convertir à La Foi, la seule vraie, n’a commencé à avoir de l’influence et à se répandre dans notre pays que depuis les années 1980-1990, à la faveur de l’afflux de pétrodollars. Le retour à la conception pacifiste de l’islam d’antan est donc possible, pourvu que les niveaux bas des prix du pétrole soient durables et pourvu que l’on réforme en profondeur, au Maroc, et l’école et les médias.

D’ailleurs, les pays avancés devraient œuvrer de manière sérieuse pour dépasser cette ère du pétrole qui a fait tant de dégâts ! Nous ne parlons pas ici de la pollution ou du dérèglement climatique probable, mais du fléau du terrorisme, rejeton funeste, ancien peut-être, mais nourri et entretenu par cette ère.

  1. Libérer l’islam du nationalisme arabe

L’islam «sunnite», ou plus exactement l’islam «bakriste», est l’otage du panarabisme depuis la mort du prophète de l’islam. On peut d’ailleurs se demander, concernant le terrorisme islamique d’aujourd’hui, si c’est une religion qui se bat contre les autres ou si c’est plutôt un nationalisme, l’arabisme, qui cherche à s’imposer violemment au monde.

D’aucuns diraient que le texte fondateur est lui-même arabiste dans la mesure où sa langue est l’arabe et que son prophète est arabe, Qoraychite. On peut répondre à cela que le Coran est en arabe, parce qu’il s’adresse aux Arabes, à travers un messager arabe, comme les autres Livres révélés s’adressent à d’autres peuples dans leurs langues et à travers des messagers leur appartenant. C’est ce que disent les versets 3 à 6 de la Sourate mecquoise, Ya-Sin, n° 36 : «Tu (Muhammad) fais certainement partie des messagers, sur un chemin droit. C’est une révélation de la part du Tout-Puissant, du Très Miséricordieux, pour que tu avertisses un peuple dont les ancêtres n’ont pas été avertis. Ils sont donc insouciants.»

Evidemment, on trouve, en revanche, dans le Coran plusieurs passages qui insistent sur la prétention universaliste du message : « avertisseur pour l’ensemble des gens ou pour toute l’humanité » (Sourate 34, verset 28), et surtout : «Qu’on exalte la Bénédiction de Celui qui a fait descendre le Livre de Discernement sur son serviteur, afin qu’il soit un avertisseur à l’univers (tous les mondes) » (Sourate médinoise, Al Furqane, le discernement, n° 25, verset 1). Les historiens invoquent aussi les messages envoyés par le Prophète à l’empereur de Perse Chosroes II, à l’empereur byzantin Héraclius, au roi d’Abyssinie (ou Négus) ainsi qu’au gouverneur d’Egypte, Muqauqis, les invitant à embrasser la foi musulmane, comme une preuve que son message est universel.

Mais, si on accepte le caractère universel du message, cela ne prouve pas que la langue arabe doive s’imposer aux peuples autres que le peuple arabe. Pour les arabistes, s’appuyant sur certains versets qui insistent sur le fait que le coran est en langue arabe claire, le coran ne peut être rendu qu’en langue arabe. Le coran est intraduisible, pour eux, et donc, tout musulman doit apprendre et pratiquer cette langue. Les plus extrémistes parmi eux vont loin en prétendant que la langue arabe est la langue du Paradis, la meilleure langue, voire la langue de Dieu et que le coran est la parole (transcrite) de Dieu, même pour les adeptes du PJD au pouvoir au Maroc. Ils font de la langue arabe une langue sacrée. Qui plus est, son écriture est également sacrée pour eux. Cela correspond tout à fait à de l’anthropomorphisme, contre lequel s’élève catégoriquement le message dominant du coran.

Evidemment le Coran n’est pas responsable de cette dérive. Le Prophète, non plus, n’est pas responsable de cette idéologie raciste et xénophobe, élaborée, pour l’essentiel, par les Omeyyades. D’ailleurs, selon la biographie même du Prophète, même si elle a été publiée, près de deux siècles après les faits, par le Himyarite Ibn Hicham (né et élevé à Bassora ou au Caire et mort vers l’an 834, soit 219 ans après l’Hégire), le Messager d’Allah a été élevé par Halima Assa’adiah, chez les Banu Sa’ad, tribu appartenant à la confédération des Hawazin se trouvant dans la province de Taef. Il parlait la «langue» de ceux-là, au moins légèrement différente de celle des Qoraychites, les adversaires et interlocuteurs du Prophète au début de son saint ministère. 

Evidemment, Ibn Hisham a présenté sa biographie du Prophète comme l’édition d’un ouvrage (perdu) écrit par Muhammad Ibn Ishaq. Mais, celui-ci est lui-même né (à Médine) près de 85 ans après l’Hégire, en 703, et mort en l’an 768, soit 151 après l’Hégire.

Ali Ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète aurait dit, selon Ibn Abd Rabbu (Le Collier Unique), que les Quraychites n’étaient pas des Arabes, mais qu’ils étaient de Kutah (en Irak ?) Evidemment tout cela doit être pris avec des pincettes. Toujours est-il que le Coran a été proclamé ou récité par le Prophète dans une langue arabe jugée claire et bien éloquente. Mais, le Coran lui-même dit dans la Sourate médinoise, n°49, Al Hujurat (les appartements), verset 13 : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un male et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des Nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux.» Avec ce verset, c’est l’égalité totale entre peuples et nations musulmanes, entre hommes en fait.

On connaît aussi ce que le Prophète aurait déclaré, au Pèlerinage d’adieu, selon l’Imam Ahmad Ibn Hanbal (780-855), dans son Musnad : « Ô gens ! Sachez que votre Seigneur est Unique et que votre père est unique. Sachez qu’il n’y a aucune différence entre un arabe et un non arabe. Il n’y a pas de différence non plus entre un blanc et un noir, si ce n’est par la piété. Ai-je bien transmis le message ? », ou, selon  Al Boukhari (810-870) : « On demanda au Messager d’Allah : quel est le plus noble des gens ?
-         Le plus noble auprès d’Allah est le plus pieux.
-         Ce n’est pas sur cela que nous t’interrogeons !
-         Yûsuf (u) est le plus noble des hommes. Il est un Prophète d’Allah, fils d’un Prophète d’Allah, fils d’un Prophète d’Allah, fils de l’Ami intime d’Allah.
-         Ce n’est pas sur cela que nous t’interrogeons !
-         Est-ce au sujet de l’origine des Arabes que vous m’interrogez ?
-         Oui !
-         Les meilleurs d’entre vous au temps de la « Jahiliya » sont les meilleurs d’entre vous dans l’Islam s’ils s’instruisent. »

Cependant, les compagnons eux-mêmes du Prophète, à commencer par Omar, Abu Bakr et Uthman ne l’entendaient pas, tout-à-fait, de cette oreille. On perçoit une certaine préférence «nationale» ou tribale chez eux. Omar aurait exonéré les Arabes non musulmans du tribut de la Jizya, contre un verset explicite à ce sujet (Sourate 9, verset 29). On lui prête d’avoir ordonné aux arabes ce qui suit : «Préservez-vous du parler des non-arabes», «Choisissez les vêtements des arabes (…), et délaissez le luxe et les vêtements des non-arabes». Omar Ibn Al Khattab était nationaliste arabe et savait bien ce que les arabes devaient à l’islam, comme il l’aurait affirmé : «Nous étions le peuple le plus vil et Allah nous a donné la gloire avec l’Islam. Mais si nous cherchons la gloire avec autre chose que l’Islam, Il va nous ramener comme nous étions.»

L’historiographie musulmane rapporte les événements ayant suivi la mort du Prophète et le comportement de Omar et d’Abu Bakr. On rapporte qu’ils n’ont pas été présents à l’enterrement et qu’ils étaient trop occupés à reprendre, par la force, le pouvoir aux médinois convertis, alors que ces derniers avaient déjà coopté un successeur au Prophète, en la personne du Khazrajite Sa’ad Ibnu Ubadah. Umar aurait affirmé que seul un Quraychite pouvait succéder au Prophète et l’on sait que c’est précisément cela qui a été à l’origine du schisme entre Sunnites et Chiites. On sait aussi que Ali et son épouse, Fatima, la fille du Prophète, n’avaient pas accepté ce comportement et qu’ils avaient été mal traités par Omar et Abu Bakr. Fatima a été déshéritée par celui-ci et elle en est décédée quelques six mois après son père.
La même historiographie rapporte que Uthman pratiquait ouvertement le népotisme et le clanisme en faveur des Bani Umayya, et que cette conduite a été à l’origine de la seconde Fitna qui s’est soldée par un massacre du fils de Ali, Al Hussayne, et de ses alliés, les Chiites, à Karbala, en Irak.

Les Banu Umayya ou les Omeyyades ont été des nationalistes arabes farouches. Ils ont réservé un traitement fraternel aux habitants proches du Cham (rappelons qu’au moins deux tribus arabes, Ghassanides et Lakhmides, étaient établies dans cette région, avant l’islam), alors qu’ils étaient adeptes d’autres religions et un traitement exécrable aux peuples convertis à l’islam des autres contrées, lointaines. Voilà ce qu’a écrit le patriarche Ghaytho : « Les Arabes, à qui le Seigneur a donné le pouvoir sur le monde, nous traitent comme tu sais; ils ne sont point ennemis des chrétiens.  En fait, ils louent notre communauté, traitent nos prêtres et nos saints avec respect et offrent leur aide aux églises et aux monastères.» (Selon Tritton, Arthur Stanley: ‘The People Of The Covenant In Islam.’ p. 158.)

Pour ce qui est de la conduite raciste des Omeyyades et de leurs gouverneurs en Afrique du Nord, le livre de l’historien tunisien Mohamed Talbi (né en 1921), L'émirat aghlabide (186-296/800-909) : histoire politique, éd. Adrien Maisonneuve, Paris, 1966, est très accablant. Les Omeyyades avaient la même conduite condamnable en Perse. Pour l’Egypte envahie à l’époque de Umar, on peut lire l’ouvrage du Alem d’Al Azhar, Abdelkrim Khalil, «le texte fondateur et sa société », 2 tomes, Dar Masr Al Mahrusa, 2002 (en arabe) pour prendre la mesure de cette conduite condamnable de l’«état de Quraych», encore à Médine, de son général gouverneur, Amr Ibn Al A’ass, et de ses soldats, sur la terre de la grande et millénaire civilisation des pharaons.

Cette conduite a d’ailleurs vite provoqué une réaction vive en Perse et par la suite en Afrique du Nord et en Espagne musulmane. Tout un mouvement littéraire et politique de rejet des Arabes s’est développé sous la dénomination de «Chu’ubya», en allusion au verset ci-dessus qui dit que Dieu a fait des hommes égaux des tribus (arabes) et des peuples ou nations (non arabes). Ces nations non arabes (perses, berbères, basques…) considéraient qu’ils étaient les égaux des arabes, ou même, de manière raciste, un racisme à rebours ou de réaction, supérieurs aux arabes (Cf. à titre d’exemple, Abderrahman Al Najdi, Nawader Al Makhtutat, Dar Al Jayl, Beyrout, 2 tomes, 1991).

Cette conception de l’islam qui remonte à Omar et Abu Bakr et appelée «bakrisme» par des Chiites, empoisonne encore aujourd’hui les relations entre arabes et non-arabes. Pour apaiser la situation entre musulmans et leur permettre  de vivre leur spiritualité en toute quiétude, les lettrés musulmans marocains doivent revenir à l’islam originel, message universel s’adressant pacifiquement à l’humanité entière et, à chacun, dans sa langue. Il faut donc libérer l’islam de l’arabisme dont il est l’otage chez les Sunnites, adeptes de Umar, Abu Bakr et Uthman qui, à notre sens, avaient confisqué le message universel, pour en faire un moyen de promotion nationale. D’ailleurs, on lit sous la plume du même Talbi que certains Califes Omeyyades avaient écrit à leurs gouverneurs des lettres leur ordonnant de créer des Hadiths allant dans le sens qu’ils désiraient. L’un de ses Hadiths est attribué à Anas Ibn Malik qui racontait qu’il s’était présenté au Prophète accompagné d’un garçon et que le Prophète l’aurait interrogé sur les origines de ce garçon. Lorsque Anas Ibn Malik lui a précisé que le garçon était berbère, le Prophète lui aurait dit de le vendre pour un dirham, car Dieu avait envoyé à son peuple un messager que ce peuple a tué, découpé, cuit et mangé… et depuis, dieu aurait juré de ne plus envoyer de messager à ce peuple et de ne plus choisir quelque prophète parmi eux (Mohamed Talbi, op. cit. page 23 de l’édition arabe). Des Hadiths forgés comme celui là étaient nombreux et visaient à abaisser les berbères, les femmes et les autres ennemis des Omeyyades et de leurs chefs.

Les dégâts de  l’arabisme des Omeyyades ont été considérables : de l’oppression et des révoltes sanglantes. Ceux de l’arabisme contemporain ont été tout aussi catastrophiques, à la mesure des gros moyens financiers que lui a offert le renchérissement du pétrole, depuis le milieu des années 1973. Ce néo-arabisme, comme chacun sait, a été développé, au 19ème      et au début du 20ème siècle, dans les écoles des missions britannique et française au Moyen Orient, dans le but de détruire l’empire Ottoman, dont l’expansion en Europe a été stoppée, aux portes de Vienne, le 11 septembre 1683.

Les élèves de ces écoles étaient pour l’essentiel des Chrétiens du Moyen-Orient. Leur religion les opposait à l’empire Ottoman, mais leurs concitoyens musulmans ne pouvaient pas s’opposer à l’empire sur une base religieuse. En plus, les maîtres de ces écoles avaient tendance à la sécularisation et à la laïcité à la française. La seule revendication pouvant mobiliser des masses était en fait la question «nationale». La nation en Europe se définit par la langue. D’où le choix de la langue arabe à opposer à la langue turque. Paradoxalement, cette langue n’unifiait les populations diverses du Moyen Orient qu’en tant que langue de l’Islam. Voilà ce qui explique l’ambiguïté des rapports entre islam et panarabisme dès le départ. Pour les Chrétiens, il était synonyme de socialisme et de laïcité. Pour les musulmans, le panarabisme trouvait en l’islam un grand pilier pour la défense de la langue arabe sacrée et pour opprimer les populations non-arabes minorisées. Pour les musulmans, il s’agissait de renouer avec l’arabisme originel des Omeyyades. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les britanniques qui ne se faisaient pas d’illusion sur le panarabisme laïco-chrétien qui se constituera, par la suite, en 1941, en parti Baas de Michel Aflaq en Syrie, puis en Irak avec le général Al Bakr et Saddam Hussein, d’ailleurs rejoints par Aflaq dès 1968. (Aflaq est mort à Baghdad, en 1989).

Les britanniques ont visé les musulmans de langue arabe pour susciter chez eux le sentiment national. Sur cette question, nous ne pensons pas pouvoir trouver meilleure référence que le personnage haut en couleurs qui a été surnommé Lawrence d’Arabie pour avoir tout sacrifié en vue de la réalisation du projet de sa vie, lequel a consisté en « la création d’un nouveau monde arabe dans la Proche-Asie », comme il l’a écrit lui-même .

D’aucuns feraient remarquer que Lawrence était un espion anglais qui travaillait exclusivement pour les intérêts britanniques et que tout ce qu’il pouvait raconter sur les Arabes était dicté par ces intérêts impérialistes. Effectivement, Lawrence travaillait dans l’intérêt de son pays. Cependant, il était fermement convaincu que l’intérêt britannique, dans le contexte de la première guerre mondiale était de pousser les Arabes à se révolter contre les Turcs, à arracher leur indépendance de l’empire Ottoman et, par conséquent, disloquer cet ennemi allié de l’Allemagne.

Bien entendu, c’était cela l’objectif de la Grande-Bretagne et de la France. Mais, ce qui a animé l’action de Lawrence pour la réalisation de cet objectif, c’était un grand amour pour les Arabes qu’il jugeait seuls capables d’abattre l’empire malade. Lawrence explique dans son livre, comment le choix des peuples de langue arabe a été fait pour cette tâche qui s’imposait à ses yeux, dans la mesure où le système ne pouvait se réformer de l’intérieur, la révolution des Jeunes Turcs ayant échoué à réaliser ses objectifs de modernisation et de constitutionnalisation à l’américaine. Il ne pouvait être sauvé par quelque peuple européen, puisque, pour Lawrence, aucun peuple européen n’a jamais pu s’imposer durablement dans la Proche Asie. Seuls les peuples de langue arabe qui constituaient la majorité des peuples de l’empire, vu leurs grandes qualités, pouvaient aux yeux de Lawrence, réaliser l’objectif d’abattre le malade qu’on ne pouvait pas soigner.

Le passage suivant d’un chapitre initialement inconnu des « sept piliers» est très significatif à ce sujet : « Tous les hommes rêvent, mais inégalement. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins poussiéreux de leurs esprits, s’éveillent le jour pour trouver que c’était vanité ; mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent, les yeux ouverts, réaliser leur rêve, pour le rendre possible. C’est ce que je fis. J’entendais créer une nouvelle nation, restaurer une influence perdue, donner à vingt millions de Sémites les fondations sur quoi construire un palais inspiré, le palais de rêve de leurs idées nationales. Un but si élevé en appelait à la noblesse innée de leur esprit et leur faisait la part belle dans les événements.»

Lorsque, très vite, Lawrence s’est aperçu que son pays n’allait pas, une fois la victoire sur l’ennemi turc acquise, tenir la promesse faite par le colonel Sir Henry McMahon en 1915, Haut Commissaire en Egypte, au grand chérif de la Mecque, Houssayn Ibn Ali, de lui accorder un royaume arabe englobant tous les peuples de langue arabe, c’est-à-dire l’Arabie, le Yémen, la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie d’alors, il s’est dit qu’il fallait continuer la lutte pour placer les Arabes, « les armes à la main, dans une position si forte, sinon dominante, que les convenances inciteraient les grandes puissances à un règlement équitable de leurs revendications.»
Lawrence était donc sans aucun doute favorable aux Arabes et il ne pouvait absolument pas être injuste à leur égard. Voyons ce qu’il a retenu de sa grande expérience sur leur vision du monde.

Le cœur de l’Arabie se situe dans les oasis allant de Riadh à Kassim. C’est cette région de la planète qui constitue la « source de son esprit natif et son individualité la plus consciente ». L’Arabie a toujours tourné le dos à l’océan et au continent indiens proches pour regarder vers le Sham (Palestine et Syrie) et donc vers la Méditerranée. Les Arabes sont des nomades que le désert pousse par vagues successives vers le nord.

Il existe chez les Arabes une croyance dure et nette. « Le clavier visuel des Sémites n’a pas de demi-tons ». Ils ont un esprit dogmatique qui méprise le doute. « Il connaît simplement la vérité et la non-vérité. » La vision arabe est une vision de noir et blanc. La pensée arabe n’est à l’aise que dans les extrêmes.
L’Arabie correspond physiquement au désert, au dénuement et à la rareté. Le désert marque profondément sa culture. « La plus grande industrie des Arabes est la fabrication des croyances. Ils ont presque le monopole des religions révélées ». Le Christianisme et l’Islam sont leurs succès. Ils ont eu des milliers d’échecs qu’ils ont gardés en Arabie pour eux.

L’Arabe natif du désert ne pouvait qu’avoir du mépris pour le monde terrestre. Et c’est là le trait commun à toutes les trois religions exportées par les Sémites. La pauvreté du Christ est un modèle pour les Chrétiens. L’or et l’argent étaient ce qui pouvait être détestable pour l’Islam. Les Arabes ont un sens aigu de cette pureté qui naît du dénuement et de la rareté. Remarquons la purification recherchée par le Prophète de l’islam dans la grotte de Hira, naturellement dénuée de toute richesse.
L’Arabe n’avait que la plénitude postulée de Dieu à opposer à cette vanité du monde constatée. Dieu ne pouvait donc être pour l’Arabe «ni anthropomorphique, ni tangible, ni moral, ni éthique, ni préoccupé du monde ou de lui-même, ni naturel enfin. Il est l’être qui embrasse tout, l’œuf de toute activité, nature et matière ne sont qu’un miroir pour le refléter.»

«Le Bédouin ne saurait chercher Dieu à l’intérieur de lui-même : il est trop sûr d’être à l’intérieur de Dieu.» Voilà pour la conception que les Arabes nomades du désert, ont du monde et de Dieu. Lorsqu’ils deviennent sédentaires, habitants de villes ou de villages, ils développent des comportements différents vis-à-vis du monde matériel, sans en perdre la vision abstraite et intellectuelle d’origine : « L’Arabe de la ville, du village, pour vivre, doit s’abandonner chaque jour au plaisir d’acquérir et d’accumuler, par un choc fatal en retour, il devient le plus grossier et le plus matériel des hommes. » C’est ce qui a fait que le Sémite a toujours « oscillé entre la luxure et la macération ».

La conclusion de Lawrence est que «les Arabes sont d’incorrigibles enfants idéalistes, aveugles aux couleurs comme aux nuances, et pour qui le corps et l’esprit seront toujours fatalement opposés. »

Le panarabisme laïc introduit par les français et le panarabisme islamique fomenté par les anglais vont être amalgamés sous la conduite du nationalisme expansionniste égyptien, sous la direction d’un Nacer ayant réussi à renverser, en 1952, la monarchie d’origine albanaise. La taille démographique de l’Egypte et sa position géographique lui offrant le contrôle du passage entre la mer méditerranée et la mer rouge en direction de l’océan indien, en plus du transistor (inventé en 1948), de la chanson et du cinéma hérités de l’empire Ottoman, offrent un immense écho aux actes du Raïs dans toute la région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord. Nacer entendait diriger l’ensemble de ce qu’il appelait la «nation arabe», du Golfe persique –devenu arabique - à l’Atlantique, comme les arabistes aimaient à répéter. Il intervenait partout, au Yémen, en Syrie, au Soudan, en Afrique du Nord, en Syrie, en Palestine. Mais, il n’avait pas les moyens de ses ambitions. Le pétrole donnera les moyens financiers à ses successeurs, autrement plus dangereux, en Libye et en Irak, mais les temps avaient changé et ils ne pouvaient pas avoir la même aura et le même impact sur les cœurs. Toujours, est-il que le nationalisme arabe, avec ses deux formes, islamique et laïc, et les guerres qu’il a provoquées ont transformé toute la région du Moyen Orient en un champ de ruines.

Il nous importe, au Maroc, d’extirper l’islam des griffes du panarabisme, pour que les Marocains vivent leur islam, quand ils le désirent, en toute tolérance et quiétude, comme spiritualité qui les rapproche individuellement de Dieu et laissent la vie publique être régie par la démocratie des hommes guidés par les principes universels d’égalité et de liberté.

  1. S’attacher à l’esprit et se départir de la lettre datée et localisée

Pour que les marocains vivent leur islam, quand ils sont musulmans, de manière paisible et en toute tolérance à l’égard des autres croyances et non croyances, le texte fondateur de l’islam devrait être compris pour ce qu’il est : un texte historique portant un message universel et a-historique. Le message est l’esprit. Le texte est la forme. La forme est datée, le 7ème siècle, et localisée, le Hidjaz (Mecque, Taef et Médine, principalement).

Evidemment, pour les extrémistes islamistes, le coran est la parole de Dieu et cette parole de Dieu est a- historique, bonne pour tout temps et tout espace. Cela contredit, de manière flagrante, les principes de progressivité et d’abrogation auxquels ils tiennent. En plus, la Fatiha, qui ne figure pas dans le Coran d’Ibn Messa’ud, serait-elle la parole de Dieu, alors que celui qui y parle implore Dieu précisément (« Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers… C’est Toi que nous implorons et  c’est de Toi que nous implorons secours et aide… ») ? De même, les formules (Au nom d’Allah…) qui ouvrent toutes les Sourates (sauf Attawbah, n°9 : Baraatun min Allah iwa Rasulihi…) et qui ne figurent pas, non plus, dans le Coran d’Ibn Masa’ud, indiquent que celui qui lit le Coran doit affirmer qu’il le fait «au nom d’Allah», mais il est difficile de considérer que la formule fait partie du Coran, d’autant plus que les chapitres, eux-mêmes, qu’elle ouvre systématiquement, ont été une organisation du texte imposée ou proposée par Uthman.

Le plus grave et qui pose problème quant à la nature de Dieu et de ses attributs, c’est quand le Coran s’en prend à un individu ou à un groupe et qu’il utilise des formules du genre : «qu’ils soient anéantis ! » ou «que ses mains soient coupées !». Si c’est Dieu qui parle là, qui implore-t-Il pour exaucer ses «vœux» ?

Les musulmans ont longuement débattu, aux 8ème, 9ème et 10ème siècles, sur ces questions de nature de Dieu, de ses attributs, de la Justice divine, du libre arbitre et de la prédestination. Les rationalistes musulmans, les Mu’atazilites, ont eu des positions honorables sur ces questions. Un certain moment, le mu’atazilisme était même confession d’Etat à Baghdad, avec Al Mamun Ibn Harun Al Rachid (786-833) , notamment, comme d’ailleurs le rationalisme aristotélicien d’Averroès va être adopté par Yacoub ben Abdelmoumen Al Mansour (1160-1199), à Marrakech, au 12ème siècle !. Malheureusement, c’est l’ash’arisme (doctrine de Abu Al Hasan Al Ash’ari, mort en 936 et de Al-Bayhaqi, Al-Nawawi, Al-Ghazali…) qui l’a emporté au 10ème siècle et qui est devenu doctrine officielle exclusive, interdisant toute discussion sur ces questions et d’autres que soulève le texte fondateur et ses principes, à la lumière de la philosophie grecque antique, introduite dans le monde musulman à travers les «Ennéades» du néo-platonicien Plotin (205-270), dont la théologie était souvent prise pour celle d’Aristote.

Les autres religions sémitiques ont été confrontées aux mêmes problèmes, notamment vis-à-vis de la Torah ou de l’Ancien Testament. Mais, les Rabbins ont vite trouvé la solution qu’ils ont consignée dans le Talmud, aussi bien dans la Mishna que dans la Gemara. La solution est de considérer que le texte sacré est un ensemble de paraboles à ne pas prendre à la lettre et, surtout, interprétable et ré-interprétable, à chaque fois à la lumière de nouvelles circonstances. Car la lettre, de quelque texte sacré que ce soit, entre vite en contradiction avec les principes retenus par la religion, comme le rejet de l’anthropomorphisme quant à la nature de Dieu, et entre vite et nécessairement, étant figée, en conflit avec les circonstances changeantes.

En effet, les extrémistes musulmans sont prompts à invoquer le texte coranique quand il s’agit pour eux d’opprimer la femme ou de limiter les libertés individuelles et publiques. Pourtant, selon Abdelkrim Khalil (1930-2002), l’essentiel de la Chari’a ou législation musulmane est une reconduction des us et coutumes des arabes antérieurs à l’islam (Cf. Abdelkrim Khalil, Origines historiques de la législation musulmane, Dar Masr Al Mahrusa, Le Caire, 1997).

C’est donc l’esprit du Coran qu’il faut conserver, quant à la lettre et à la Chari’a qu’elle traduit, chaque peuple doit faire, démocratiquement, les lois qui lui conviennent. Et c’est d’ailleurs cela le sens des instructions que le Prophète a données à la délégation des personnes (dont le frère de Ali, Ja’afar) qui ont été poussées par la persécution quraychite à émigrer vers l’Abyssinie et à vivre sur une terre chrétienne. Le Prophète leur a ordonné de s’en tenir à l’unicité à la Chahada (croire en Allah, dieu unique, et en son messager, Muhammad) et de respecter la législation sociale du pays d’accueil. Cela équivaut au principe rabbinique selon lequel la loi temporelle l’emporte sur la loi divine, là où se trouvent les juifs.

Pour nous adapter au monde changeant, les marocains musulmans doivent donc s’en tenir à l’esprit de l’islam et relativiser tout ce qui relève, dans les textes sacrés, de la législation en matière de vie sociale et économique. C’est ainsi que nous vivrons paisiblement dans le monde moderne qui a construit des institutions économiques et sociales répondant aux besoins nouveaux de la modernité. Ce qui doit guider le religieux, c’est l’intérêt de la population et non ce qu’il croit être l’intérêt de dieu. Le seul intérêt de dieu est l’intérêt du peuple.

Nous pensons que l’image de «braises incandescentes» (titre de l’ouvrage de Simon Hazan et  Antoine Mercier, paru en avril 2010, aux éditions Lichma) appliquée à la Torah, devrait l’être pour le Coran. Celui-ci devrait être considéré comme des braises sur lesquelles chaque génération souffle pour en dégager le feu qui l’éclaire et donc une nouvelle lecture du texte fondateur. Nous voulons dire par là, que seul l’esprit du coran devrait traverser les siècles. Cet esprit est réinterprété à chaque époque pour en dégager les règles qui doivent guider la conduite des musulmans à cette époque. Quant à considérer que les règles que s’appliquaient les premiers musulmans sont toujours applicables au 21ème siècle, c’est vouloir entretenir la guerre permanente au sein même de l’islam, avant de faire la guerre aux non-musulmans.

Une question qui divise la société marocaine d’aujourd’hui est celle de l’héritage. Les islamistes et même les musulmans conservateurs, à chaque fois que le problème est évoqué, sortent le texte coranique qui accorde expressément à la fille la moitié de ce qu’obtient le garçon, pour affirmer qu’il ne faut pas toucher à cela et que l’égalité entre femmes et hommes ne peut pas s’appliquer ici, car le coran est «clair et explicite» et que, chaque fois que le coran est explicite, point de discussion ! Ils oublient ainsi que le coran dit explicitement qu’il faut couper la main du voleur et que notre loi pénale ignore tout simplement cette prescription coranique claire. Et cet exemple n’est pas unique. Evidemment, l’attachement au coran est sélectif chez les conservateurs. Une nouvelle lecture du coran s’impose pour nous réconcilier avec la modernité dont le pilier central est l’égalité hommes-femmes. Une piste pour les conservateurs serait de considérer que ce que le coran accorde à la femme en matière d’héritage serait un minimum qu’il n’est pas illicite de dépasser.

Cette lecture s’impose à eux, s’ils veulent continuer à se référer au texte sacré en matière de règles de fonctionnement de la société qui devraient normalement être soustraites à la religion pour ne relever que des lois humaines basées sur les seuls principes universels, d’autant plus que dans certains cas concrets, la répartition de l’héritage prévue par le coran devient mathématiquement impossible : le cas, par exemple où un homme meurt et laisse derrière lui son épouse, ses deux parents et 2 filles. Comme il n’y pas de fils, selon le coran, les deux filles ont droit à 2/3 du legs. Le père et la mère ont ensemble droit à 1/3. Tout le legs est réparti et la veuve qui a droit 1/8, d’où obtiendrait-elle sa part ? Pour «résoudre» le problème, en fait insoluble, les «juges» musulmans ont recours à des astuces arithmétiques qui passent par dessus la tête des paysans analphabètes.

  1. Réinsérer l’islam dans l’histoire

L’histoire que se racontent les musulmans est complètement fausse. Elle marche sur sa tête, pour reprendre l’image de Karl Marx, au sujet de la philosophie de son maitre, Hegel. Il convient de la remettre sur ses pieds. En effet, pour les musulmans non éclairés, il y avait la «Jahiliya», l’ignorance et la sauvagerie ou les ténèbres avant l’islam et cette religion a apporté la science, la lumière qui doit éclairer le monde. Ce récit ne pouvait s’appliquer à la limite qu’à la petite région de la Mecque et encore, pour un passé proche de l’avènement de l’islam. Car, le passé lointain de cette région nous est inconnu. Il pourra un jour être révélé si des fouilles archéologiques y sont autorisées et l’on pourra alors avoir une image probablement surprenante de ce passé tant décrié.

Le récit des musulmans est peut-être vrai pour la Mecque et sa région, si l’on en croit Umar Ibn Al Khattab cité ci-dessus. Mais, il est très difficile de l’appliquer à Médine même qui était une cité-état florissante et civilisée, avant l’islam. Les femmes y avaient droit à la parole et Umar lui-même les a grondées pour cela en leur disant qu’elles devaient se comporter comme les mecquoises, c’est-à-dire en femmes complètement soumises et sans voie au chapitre. L’historiographie musulmane reconnaît ces faits.

Evidemment, si l’on s’éloigne du Hidjaz, la «Jahiliya» s’éloigne du passé glorieux, de la Perse, de l’Egypte, de la Syrie et du Levant, de l’Abyssinie, de la Grèce et de l’Afrique du Nord, pour ne parler que des régions qui entourent le Hidjaz. Juste avant l’avènement de l’islam, la plupart de ces régions étaient plus ou moins sous l’empire romain d’Orient, sauf la Perse qui constituait elle-même un grand empire avec une grande civilisation et une religion influente, le zoroastrisme, et le royaume chrétien de l’Abyssinie.

Pour nous en tenir à notre région, l’Afrique du Nord (y compris le Delta du Nil et Alexandrie), on n’a point besoin d’une grande démonstration pour comprendre que la vie intellectuelle était brillante tout au long du millénaire qui a précédé l’islam. Il suffit de citer quelques uns des noms des nombreux hommes et femmes de l’Afrique du Nord, dont la contribution à la civilisation humaine a été considérable : Euclide, Philo, Arius, Apulée, Tertullien, Donat, Saint Augustin… pour ne pas parler de généraux et de grands rois.

L’histoire de l’humanité présente est longue, quelques 70 000 ans ! Et l’histoire des trois religions sémitiques est à peine de 3000 ans ou même de 5776 ans si l’on considère le calendrier juif ! L’invention de l’agriculture, tant décriée dans les hadiths, remonte à 10 mille ans. L’histoire devrait être enseignée à nos imams pour les amener à relativiser les choses. L’histoire des religions devrait leur apprendre que le monothéisme, qui n’est pas nécessairement un progrès, a été inventé en Egypte, au 14ème siècle avant Jésus Christ, par Akhenaton et Néfertiti.

Aujourd’hui, chacun doit savoir que la lumière vient plutôt de l’occident . Et ceci est vrai depuis la Renaissance. C’est de l’occident que nous sont venus les principes d’humanisme, de liberté, d’égalité et de démocratie. Ces principes sont devenus universels et nous les partageons.

  1. Résoudre la question du mal et de la justice divine, laissée entière par l’islam

Dans l’islam populaire s’appuyant sur le texte fondateur, Dieu a créé tout ce qui existe dont le mal et dont Satan ; Dieu est omnipotent ; Dieu décide de tout et préétablit tout ce qui arrive. En même temps, Dieu demande des comptes aux gens. Cela ne marche pas. Où est la justice divine si dieu me punit pour des actes qu’il a lui même décidés ?

Le coran n’a pas tranché. Il y a des versets qui vont dans le sens du libre arbitre et il y a des versets qui vont dans le sens de la prédestination. Tout cela a fait l’objet de discussions et de débats entre Mu’tazilites et Ash’arites. Le débat portait aussi sur le caractère de créé ou non-créé du coran, sur les rapports de dieu aux créatures, sur la création du monde…

Le premier parti était rationaliste et allait dans le sens du libre-arbitre et le second allait dans le sens de la prédestination, pour conserver à dieu toute son omnipotence. Mais, cela déresponsabilise les musulmans.

La démocratie exige des citoyens responsables de leurs actes. Comment résoudre la contradiction ? Encore une fois, en considérant que le texte est allégories et en développant une théologie musulmane démocratique, c’est-à-dire une théologie selon laquelle dieu a créé le monde physique et a fixé, une bonne fois pour toutes, les lois fondamentales de son fonctionnement. Il a créé les êtres humains et les a dotés de l’intelligence. Il appartient à ces êtres humains de découvrir les lois éternelles de l’univers et de faire les règles temporelles de leur vie en société. Nos actes ne peuvent faire de bien ou porter préjudice à Dieu et personne ne représente les intérêts de Dieu, si tant est qu’Il en avait ! Nos actes peuvent en revanche porter atteinte aux intérêts de nos semblables et c’est sur cela que des comptes nous seront demandés.
Quant au bien et au mal, ils sont tous les deux dans la nature humaine, en ce sens que les besoins individuels sont insatiables et les ressources pour les satisfaire sont rares ou limitées. J’ai besoin des autres pour en disposer et, en même temps, je voudrais en disposer seul et, parfois, au détriment des autres.

  1. Séparer  définitivement le politique du religieux

Dans notre article « une perception du sécularisme au Maroc, publié dans le livre collectif «La liberté de religion», (par la Fondation Konrad Adenauer, Rabat, 2013), nous avons estimé qu’il fallait séparer nettement le religieux du politique pour trois raisons.

La première raison est que la sécularisation est l’unique voie de progrès et du développement économique et humain, pour notre pays. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur la carte du monde pour s’apercevoir qu’aucun pays musulman, confondant les deux sphères politique et religieuse, ne figure sur la liste des pays avancés sur les plans humain, de recherche et d’innovation.

La deuxième raison est que la sécularisation est entamée au niveau de la constitution de 2011, par une soustraction du champ religieux au gouvernement, pour en faire un monopole du Roi. En plus, les articles de cette constitution distinguent assez nettement les «deux corps» du Roi : le Roi civil qui est chef de l’Etat soumis à la loi, et le Roi religieux, commandeur des croyants, qui est chef du Conseil des Ulémas, lequel conseil régit les questions spirituelles des croyants sous la présidence du Roi.
La troisième raison est que notre culture marocaine authentique a toujours été une culture de séparation de ces deux instances religieuse et civile (politico-militaire, sociale et économique). La Jma’a, composée des représentants cooptés des quartiers de la tribu , dirige la vie publique civile de cette dernière et le rôle de l’imam, engagé par la Jma’a comme salarié (rémunéré en nature), était circonscrit.

Evidemment, avec la vague islamiste dévastatrice venue du Moyen-Orient, directement ou via les marocains résidents en Europe, on a assisté depuis les années 1980 et surtout 1990, à un recul de cette culture séculière au bénéfice d’une «culture» totalitaire ; si bien qu’en 2011, les seuls partis, dans la région, qui étaient, du point de vue organisationnel, à même de cueillir les fruits politiques des révoltes des jeunes, un peu partout dans le monde, étaient les partis islamistes. C’est pour cette raison que nous avions précisé, dans l’article cité ci-dessus, qu’il était nécessaire de passer par l’expérience du PJD islamiste au gouvernement.

Ce parti était, jusqu’en 2011, dans l’opposition et son audience, portée par la vague islamiste précitée (financée par les pétrodollars), était grandissante. Les laisser dans l’opposition en 2011, leur aurait permis de rafler la mise aux élections prévues, en 2016. Et là, avec les pleins pouvoirs qu’ils auraient eus, ils n’hésiteraient pas à vouloir mettre à exécution leur idéologie résumée par une déclaration au Foreign Affairs Magazine (été 1993), comme au journal koweitien Al Siyyasah (mars 1992) du roi Fahd d’Arabie : «Les principes démocratiques qui prédominent dans le monde ne sont pas bons pour les peuples de notre région. (…) Les élections libres ne conviennent pas à notre pays. Nous avons notre foi islamique où le système électoral n’a pas droit de cité». L’idéologue, Ali Belhadj, du FIS (Front Islamique du Salut) algérien ne disait pas le contraire, lui qui considérait que la démocratie était une usurpation du pouvoir de dieu, le seul à pouvoir faire des lois.

Ces positions tranchées des islamistes ont fait dire à Bernard Lewis que les élections démocratiques sont une voie à sens unique pour les islamistes. Une fois qu’ils les remportent, ils mettent un terme à la démocratie. C’est ce que les Frères Musulmans, avec Mohamed Morsi, ont tenté de faire en Egypte, s’il n’y avait pas le rejet populaire et la réaction prompte de l’armée en 2013.

Il était donc nécessaire de passer par l’expérience du PJD au gouvernement tant qu’ils n’étaient pas en mesure d’avoir la majorité absolue des sièges à la Chambre des Représentants. Cela était nécessaire, d’autant plus qu’ils avaient en poupe le vent américain. Les USA avaient, en effet, fait une évaluation qui s’est avérée erronée de la situation dans la région MENA. Ils considéraient que dans l’islam politique qui bouillait dans la chaudière de la région, il n’y avait pas aux Jihadistes, une alternative autre que le modèle «modéré» du PKK turque. Erdogan s’est avéré plus dangereux que Morsi, dans la mesure où il a commencé par affaiblir l’armée, avant de renforcer son pouvoir d’un côté, et, d’un autre, il est prêt à s’allier avec le diable (Daesh) pour combattre son unique ennemi que représentent les kurdes à ses yeux.

Aujourd’hui, à la veille des élections de 2016, la situation a complètement changé dans la région. La stratégie énergétique US a porté ses fruits plus tôt que j’avais prévu, dans mon article de 2013 (liberté de religion). Les prix du pétrole ont chuté considérablement en 2014-2015. Les prévisions des institutions financières internationales, aujourd’hui, sont que le niveau actuel de près de 50 $ le baril va se stabiliser durablement. Les exportateurs de pétrole et de jihadisme (au Moyen Orient), n’ont plus les moyens financiers de poursuivre leur funeste politique.

Comme nous l’avons prévu, le PJD n’a pas pu résorber le chômage massif des jeunes, diplômés surtout, qui s’est même aggravé depuis 2012. Il n’a pas pu accélérer le rythme de croissance économique, au contraire. On est bien loin, en-deçà, des 7% promis. Il n’a pas réussi à mettre en place toutes les lois organiques, et notamment celles relatives à la langue amazighe, alors qu’on est à 3 mois et demi de la fin de l’échéance fixée par la constitution de 2011. Le seul point positif que l’on doit mettre à l’actif de la stratégie énergétique américaine est le recul, depuis 2015, des déficits budgétaire et extérieur. C’est dire que la cote de popularité du PJD a baissé, si l’on en croit les résultats des élections locales, régionales et de la Chambre des Conseillers de l’an dernier.

Si le Maroc dépasse, en octobre 2016, l’expérience gouvernementale mise en place en 2011, il lui appartiendra de mettre en application la séparation constitutionnelle entre le religieux et le politique. Seul un état séculier est à même de permettre à notre pays de s’intégrer profondément dans l’économie mondiale et dans le concert des nations démocratiques.

T. E. Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1992

Voici les deux principales lettres échangées entre McMahon et le grand chérif de la Mecque :


La lettre du chérif Hussein au Haut-commissaire britannique le 4 juillet 1915 :
En échange de sa coopération qui doit le conduire à contrôler toute la péninsule arabique, la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine et une partie de la Cilicie, le Chérif Hussein formule les demandes suivantes :

i- L'indépendance des Arabes limitée dans un territoire comprenant au Nord Mersine, Adana et limité ensuite par le 37ème parallèle jusqu'à la frontière persane : la limite Est devrait être la frontière persane jusqu'au Golfe de Bassora ; au Sud, le territoire devait border l'océan Indien, tout en laissant de côté Aden ; à l'Ouest enfin, il devait y avoir pour limite la Mer Rouge et la Méditerranée jusqu'à Mersine.

ii- La Grande Bretagne devait reconnaître l'établissement d'un califat arabe et l'abolition des capitulations. En contrepartie, le Chérif se déclarait prêt à accorder une préférence dans toute entreprise économique des pays arabes à la Grande Bretagne, pourvu que les autres circonstances fussent égales.
iii- Une alliance défensive militaire devait être conclue. Dans le cas où l'une des parties contractantes entreprendrait une guerre offensive, l'autre devrait garder une stricte neutralité.

La réponse de Mc Mahon aux propositions du Chérif Hussein  Note jointe à la lettre du Haut-commissaire du 24 octobre 1915
Les districts de Mersina et d'Alexandrette, et les parties de la Syrie situées à l'Ouest des districts de Damas, Homs, Hamah et Alep ne peuvent être considérés comme purement arabes et doivent être exclus des limites et frontières envisagées. Avec les modifications ci-dessus et sans préjudice de nos traités actuels avec les chefs arabes, nous acceptons ces limites et frontières ; et en ce qui concerne, à l'intérieur de ces limites, les parties de territoires où la Grande Bretagne est libre d'agir sans porter atteinte aux intérêts de son alliée, la France, je suis autorisé par le gouvernement britannique à vous donner les assurances suivantes et à faire la réponse suivante à votre lettre :

Sous réserve des modifications ci-dessus, la Grande Bretagne est disposée à reconnaître et à soutenir l'indépendance des Arabes à l'intérieur des territoires compris dans les limites et frontières proposées par le Chérif de la Mecque. La Grande Bretagne garantira les Lieux Saints contre toute agression externe et reconnaîtra leur individualité. Si la situation le permet, la Grande Bretagne mettra, à la disposition des Arabes ses conseils et les aidera à l'établissement de la forme de gouvernement qui semble le plus convenable pour ces différents territoires. D'un autre coté, il est entendu que les Arabes ont décidé de chercher les conseils et l'aide de la Grande Bretagne seulement, et que les conseillers et fonctionnaires européens, dont ils pourraient avoir besoin pour la formation d'une administration stable, seront des Anglais. En ce qui concerne les vilayets de Bagdad et de Bassora, les Arabes reconnaîtront que la situation et les intérêts de l'Angleterre nécessitent des mesures spéciales de contrôle administratif afin de sauvegarder ces territoires d'une agression étrangère et de pourvoir au bien être de la population locale, ainsi que de sauvegarder nos intérêts économiques mutuels.

Ce royaume correspondait selon Lawrence à une sorte de parallélogramme dans les limites sont la Mésopotamie, le Koweït et Muscat à l’est, l’océan indien au sud, la mer rouge et le canal de Suez à l’ouest et Alexandrette et le Tigre au nord. Notons qu’à l’époque, ni le chérif de la Mecque, ni les Britanniques ne considéraient l’Egypte comme peuple arabe. D’ailleurs, pour Lawrence, l’Egypte, Alger, le Maroc, Malte, la Sicile, l’Espagne, la France et la Cilicie ont absorbé et fait disparaître les colonies sémites. Cf. T. E. Lawrence, les sept piliers… op. cit.

Lawrence, op. cit. p. 11

Le verset 11 de la Sourate 4, les femmes : «Voici ce qu’Allah vous enjoint au sujet de vos enfants : au fils, une part équivalente à celle de deux filles. S’il n’y a que des filles, même plus de deux, à elles alors deux tiers de ce que le défunt laisse. Et s’il n’y en a qu’une, à elle alors la moitié. Quant au père et mère du défunt, à chacun d’eux le sixième de ce qu’il laisse, s’il a un enfant. S’il n’a pas d’enfant et que ses père et mère héritent de lui, à sa mère alors le tiers… » (…) Verset 12 : « … mais si vous avez un enfant, à elles (vos épouses) alors le huitième de ce que vous laissez… »

Titre de l’ouvrage de Daryush Shayegan, La lumière vient de l’occident, Editions de l’Aube, 2001

Les fractions de tribus qui habitent les ksours du Tafilalt et Dads et Dra qui se comportaient comme la tribu mère (segmentarité de Ernest Guellner et de David Hart) s’organisent en quatre quartiers (comme l’ancienne Rome.)

Cf. The Crisis of Islam, Holy War and Unholy Terror, Phoenix, London, 2003.


Auteur: Lahcen OULHAJ
Date : 2016-11-25


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