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Lettre ouverte à Moha

Cela fait plusieurs semaines, voire des mois si ce n’est des années ou des siècles que je pensais t’écrire cette longue missive pour te demander de tes nouvelles, si rares, si précieuses et si controversées. Car les habitants de notre bourgade pensent parfois que tu n’es qu’un fantôme, sorte d’ange diabolique déchu, qui a trahi les siens. Je sors de la mythologie. J’appartiens à l’engeance des revenants, car je crois à la résurrection et aux retours des âmes. Surgi du néant.

Au début, j’ai pensé t’écrire en amazighe. La langue de tes aïeux, en tifinaghes bien sur, Massinissa, Yuba, Apulée, Assou Ou Baslam, Abdelkrim… J’ai renoncé à cette entreprise audacieuse, bien qu’elle soit légitime. Je sais que tu n’aimes pas qu’on te rappelle ta langue et je ne veux pas que mon écrit passe automatiquement au broyeur de papier de ton bureau. Je t’écris en français, ta deuxième langue, qui t’a permis de poursuivre une carrière prometteuse. La langue de Molière et de Voltaire que tu as reniés.

Je serai n’importe qui et tout le monde. Je ne suis pas l’avocat du diable. Le diable ne fait pas partie de notre culture. Il a pris demeure en Arabie, où, chaque année, des millions de pèlerins, venus de tous les coins du globe, l’attaquent à coups de millions de pierres « halalisées » par les fatwas des cabochards religieux. Un de nos anciens combattant te propose de suggérer aux responsables du pèlerinage de faire recours à un bombardier nucléaire américain, ou un missile Tomahawk, pour pulvériser, une bonne fois pour toute, la demeure de Satan qui infeste les lieux saints.

Je serai un vieux amazighe ou du moins sa réincarnation. Les âmes selon notre croyance voyagent. La mort n’est pas une fin mais le début d’autre chose. Je suis une météorite qui éclaire un ciel ombragé et un pays sans transcendance idéologique ou spirituelle. Je relève de la mémoire collective. Celle qui te colle à la peau. Gravée sur notre poterie, nos tapis, nos murailles et nos corps. Je parle des tatouages que nos femmes pratiquaient depuis des lustres et qui sont, aujourd’hui, à la mode, un business dans d’autres contrées.

Même si, je l’avoue, relativement à ma décision, la plupart des gens, ici, dans la vallée des Ayt Udrar Meqquren (Ceux de la grande montagne), ont tenté tout pour me dissuader de le faire, de t’écrire je veux dire. De t’écrire donc noir sur blanc. Convaincus que ma lettre restera sans suite. D’aucuns m’ont traité de fou et attendent l’irruption d’une jeep ou d’un fourgon de police qui m’embarqueraient vers une destination sans retour. Ils gardent en mémoire le bagne de Tazmammart, d’Agdez et de Kelaât Mgouna.

Après réception et lecture de ma lettre, n’est-ce pas Moha, tu la froisseras nerveusement, ma missive subversive, puis tu la jetteras dans ta poubelle en plastique que des barbouses déguisées en agents de ménage fouilleront à ton insu ou avec ta bénédiction.

Je persiste, têtu comme tu me connais, et je t’écris, de manière régulière et saccadée, pour te rappeler qui tu es et ce que tu es devenu. Car, je juge que tu fais tout pour nous gommer de ta mémoire encombrée par des rituels qui te sont inculqués dans le seul but d’humilier les tiens. Tu aurais souhaité donner une partie de tes biens, frauduleusement acquis, pour éradiquer tes souvenirs antérieurs qui te taraudent comme une malédiction. Malheureusement pour toi, ni Freud ni Lacan ne te sont d’aucun secours. Ni même les foqaha que fréquente ton épouse pour t’ensorceler le jour de la fête de l’Achoura.

Ton enfance chez nous te poursuit et tu tentes tout pour l’éclipser d’un geste désinvolte à chaque fois que les souvenirs, tel un volcan intérieur, resurgissent spontanément. Tu te sens coupable. Impuissant. Tu vis dans la schizophrénie permanente et le déni identitaire que même une cure de psychanalyse ne peut traiter. En avançant dans l’âge, tu es rattrapé par la réminiscence. Tu luttes en silence dans ton bureau si large et si désert. Et tu noies tes chagrins en sifflant des bouteilles illicites que ton chauffeur t’achète dans les grandes surfaces de Rabat. Une manière pour t’exiler momentanément face à ta réalité si tenace, si vraie et si palpable.

T’écrire donc pour soulager ma conscience, assumer ma responsabilité devant l’histoire. Je t’écris pour laisser un témoignage aux générations futures pour qu’elles évitent de reproduire ton exemple d’aliéné et de déraciné notoire. Tu as beau croire que ton ascension est définitive, que ton aliénation volontaire est confortable, je veux te rappeler que ce n’est qu’illusions et mirages. Car, inéluctablement, viendra le jour où tu reviendras au milieu des tiens. Et la honte, comme disait Kafka dans son « Procès », te survivra. On ne peut vivre, cher Moha, sous une identité d’emprunt, en portant le masque de la veulerie. On t’appelle Moha, Dda Moh, Moha Ou ali, Mohand ou Moha tout court. Ton identité te colle à la peau. Seuls les serpents peuvent opérer une mue.

Les valeurs qui ont façonné notre peuple amazighe sont immuables, à l’épreuve du temps et des contingences historiques et métaphysiques. Je t’écrirai autant de fois qu’il le faudrait, je continuerai d’harceler ta conscience anesthésiée, t’obliger à te regarder en face, devenir ton cauchemar de tous les jours. La nature recouvre toujours ses droits. Avant d’abdiquer, tu useras de menaces auprès de mes oncles. Tu feras tout pour me muter. En vain. Tu oublies que je suis chez moi et que le Maroc est mon pays, un pays amazighe.

Tu pourras m’intenter un procès si tu le souhaites et m’accuser de harcèlement et de menaces contre un respectable fonctionnaire de l’Etat, en exercice de ses prérogatives. Tu solliciteras la contribution de plumitifs et de la volaille journalistique que tu achèteras et corrompras à l’occasion d’un diner mondain dans un palace cinq étoiles. Je ne te le conseille pas. De telles opérations ne mènent à rien et n’on aucune valeur juridique. Seule compte la vérité. Celle que tu refuses de voir, à chaque matin que tu te regardes dans un miroir.

Mais je sais que tu ne pourras pas franchir cet écueil fatal. Pour toi bien sûr. Tu n’aimes pas les scandales. Non que je te haïsse ou te déteste, Moha. Notre éducation amazighe nous a appris à aimer les autres, se porter à leur secours, agir avec solidarité et fraternité. C’est un reliquat tenace de notre christianisation. Nous sommes un peuple généreux, tolérant et compatissant. La haine est le sentiment des faibles. Tu m’inspire plutôt la pitié et parfois la révolte. Et les nôtres / les tiens / estiment que tu es victime d’un système qui t’a soudoyé et qui t’a retourné contre toi-même. Au fond de toi, c’est ce que tu ressens. Et ce sentiment qui te ronge, tu le noies dans des liqueurs qui te permettent de fuir ta réalité, oublier ton sentiment de culpabilité.

Moha Nnsen

Te voila donc, Uma Moha, satisfait de ta nouvelle fonction administrative, pour servir avec ventreplatisme le Makhzen, qui te confère d’énormes pouvoirs d’exécution, tel un mercenaire qui a renié sa foi volontairement pour des intérêts sordides. Car les décisions te viennent d’ailleurs. A ceux qui te reprochent ta médiocrité et ton cynisme glacial, tu réponds : ce sont des « Taâlimat- instructions ». Tu as été promu pour mieux obéir, baisser ton pantalon si nécessaire, plier l’échine tel un esclave qui va au devant des désirs de ses maîtres. Une concubine qui se déhanche dans un sérail. Digéré pas la machine du système dont tu admires le fonctionnement inhumain et bureaucratique, instaurée pour transformer la vie des citoyens en calvaire.

Peu importe le chemin que tu as emprunté pour y arriver. Tu t’achemines vers ta perte inéluctable. Nos sages le savent par expérience. Ils n’ont que trop côtoyé le Makhzen pour en connaître les méthodes. Ils gardent en mémoire les descentes des Harkas contre les tribus amazighes. Harkas qui leur ont valu des arrestations et des étêtements publics. Primitives méthodes que tu continues d’admirer.

Cela ne peut plus intriguer les vieux de notre village. Ceux-là mêmes qui participèrent contre la colonisation aux batailles de Tazizawt, Tikkoucht, Hamdoun, Baddou, Anwal, Aït Baamran et Bougaffer ; qui firent partie des bataillons d’Amazighes mobilisés par la France coloniale, avec la bénédiction du pouvoir central, pour servir de chaire à canon à Sedan, en France, en Corse, à Monté Cassino, en Italie, sous la houlette du capitaine Oufkir, au Vietnam, en Indochine et ailleurs en Asie.

Mais sache, Uma Moha, qu’aussi haut que tu monteras, que tu escaladeras, dans la hiérarchie administrative makhzénienne, tu finiras un jour, tragiquement, par en « descendre », subitement, éjecté, comme un pion qui n’est plus d’aucune utilité. Peut- être même plus tôt que tu ne le prévoie. Le Makhzen est comme un vampire qui te videra de ta sève, et de ton jus tel un citron pressée, pour te rejeter comme une carcasse inerte. Tu dégringoleras du sommet pour atterrir ici, à côté de nous, à Tamda.

Ton village natal, encastré entre deux immenses belles vallées du Haut Atlas. Coupé du monde. Vivotant d’une culture vivrière bio et ingrate mais qui fait le bonheur de la population que tu méprises sans raison. Son seul tort est d’exister. Physiquement, je veux dire, Moha. Etre amazighe à tes yeux est déjà un motif d’accusation. Car le fait d’être ou de se déclarer Amazighe constitue, à lui seul, un motif d’accusation pour atteinte aux institutions et aux constantes de l’Etat et une atteinte à sa cohésion et à sa stabilité, une hérésie qui menace la stabilité du pays et de la Oumma - nation.

C’est ton destin, Moha. Semblable à celui de tes paires amazighes qui ont réussi à accéder aux hautes fonctions après avoir renié les leurs, comme des serpents qui se mordent la queue. Des renégats, pour les leurs, qui ont perdu tout sens de grandeur amazighe. Nous te demanderons alors des comptes, gentiment et ironiquement, car tu nous seras accessible, en chaire et en os, emmitouflé dans ton burnous blanc, nous pourrons te toucher, te tâter le visage pour nous assurer des cicatrices dues à ta chute d’un amandier à l’occasion d’une cueillette à laquelle tu as participé il ya plusieurs années, dans le verger de ton oncle Adrghal, qui perdit un œil dans la bataille de Wirin, te regarder passer comme un coupable, la queue entre les jambes.

Tu finiras même par passer inaperçu au milieu des tiens auxquels tu inspireras la pitié. C’est Moha de Rabat, de Casa ou d’ailleurs, diront certains vieux, le pauvre ! Le Makhzen l’a banni. Anonymement, tu passeras le reste de tes jours solitaire, abandonné de tous, excepté les mouchards et les plumitifs de service qui tentent de te réhabiliter en reconnaissance de pots de vin que tu eus l’habitude de leur offrir. Incapable de t’expliquer, tu noieras ton chagrin dans des bouteilles d’alcool locales que tu réussis à te procurer, discrètement avec la complicité du caïd du village ou de son Khalifa, ton cousin honni par la population pour son implication dans les élections et ses fourberies minables et interminables.

Moha Nnsen

Actuellement, tu es hors de notre portée. Ton chawch, par l’intermédiaire de ton planton de service, muni d’un tarbouch rouge turc et ne parlant que l’arabe, nous dit toujours, avec mépris et arrogance, à chaque visite que nous effectuons à ton bureau, que tu étais soit en réunion, soit en déplacement. Il exécute des instructions. Il n’aime pas les montagnards amazighes que nous sommes, mal habillés et baragouinant dans une langue exotique. Il nous traite de « chleuh » et de « barbares primitifs ». Nous n’avons jamais réagi à ses propos. Nous regrettons le temps de la « siba » ou les problèmes se réglaient avec des armes. Et dans le respect de l’honneur.

Des personnes de chez nous vivant en ville et qui réussirent à accéder au marché du travail pour devenir administrateurs ou sous responsables, nous ont assuré qu’ils te voient régulièrement passer à la télévision, à l’occasion d’événements nationaux. Face aux journalistes qui t’interviewaient, tu tremblais et tu fournissais des efforts éreintants pour parler un arabe correct et rhétorique, sans oublier d’exprimer ton allégeance maladive au Makhzen.

N’ayant ni radio ni télévision, et encore moins l’Internet, nous ne pouvons, objectivement parlant, ni infirmer ni confirmer leurs propos. Tu passerais à la télévision du Makhzen, muni d’une cravate dernier cri, assis sur un fauteuil pivotant en cuire, et ânonnant un discours de bois, dans la langue de Qoraich. Le torse bombé comme un singe bonobo en rut. Il t’est arrivé une fois d’avoir affirmé que tes descendants son originaire de l’Orient et que ton arbre généalogique te relie à une famille de marabouts de Bagdad. Des nobles qui tireraient leur légitimité du prophète de l’Islam.

Ton père en fut offusqué et décida de réunir l’assemblée de la tribu pour leur expliquer que toi, son fils aîné Moha, tu as perdu tes facultés mentales. Il t’a renié publiquement pour sauver son honneur, comme le lui imposa la coutume amazighe ancestrale. Il organisa même un diner où des prières furent scandées pour que tu puisses retrouver tes esprits. Il fit appel aux sages de la tribu et de la confédération avec lesquels il est lié par le pacte sacré de Tada, ce pacte ancestrale amazighe dont tu ignore les tenants et les aboutissants.

Moha Nnsen

Car, comme tu le sais, Uma Moha, notre pays est fait de tribus amazighes : Iznatn, Iznagn et Imsmoudn qui ont leurs prolongement en Algérie, en Tunisie, en Libye et en Egypte à Siwa. Une partie s’est installée aux Iles Canaries. Nous fonctionnons ainsi. Même les quatre tribus arabes, les Banu Hilal, les Banu Maâqil, les Banu Soulaym et Arb Ssbbah se sont intégrées à nos structures ancestrales et ont adopté notre droit coutumier, plus juste et plus équitable que les clauses de la charia qui fonde la loi du talibon, hérités des juifs et de l’ancien testament, la Thora qui vient étymologiquement de tirra, écriture en amazighe, qui sert toujours de référence aux wahhabites saoudiens.

Moha Nnsen

On nous a affirmé, la main sur le cœur, que lors de tes passages « télévisuels », tu n’as jamais parlé de notre vallée, si belle, si marginalisée et si enclavée entre deux énormes montagnes, coupée du reste du monde, où la vie s’écoule au rythme de la nature et des saisons. Tu sais bien que nos sources d’eau commencent à tarir et nos puits voient leur réserve diminuer rapidement. Pour que nous puissions avoir suffisamment d’eau, ta tante Izza, tes cousines Bedda et Qechou ainsi que les autres femmes de la tribu, à dos de mulets ou à pieds, parcourent une bonne dizaine de kilomètres pour nous approvisionner, en été, à la seule source qui est située en amont de l’Aqqa n Tarir, la vallée de l’ogresse, qui faisait hérisser tes cheveux durant ton enfance à chaque traversée que tu y effectuais.

Elles accomplissent leur besogne en chantant en amazighe, invoquant la « fiancée de la pluie », un mythe locale qui plonge ses racines dans les plus hautes antiquités … Ils nous ramènent la denrée rare dans des bidons de plastique, de couleur jaune-orange, achetés à l’occasion du souk hebdomadaire qui se tient à une journée de marche, près du village des Ayt Umalu. Les démarches d’une ONG pour édifier un barrage collinaire sur l’Asif Mellulen, sont restées sans suite. A cause du gouverneur qui a accusé les bienfaiteurs de tentative de nous christianiser. Pourtant, tu connais les gens de notre bourgade. Musulmans tolérants et ouverts de père en fils. C’est juste pour nous maintenir dans la nécessité. Ils perpétuent la politique des Fassis andalous au Moyen Atlas à Toumlilin, Ain Llouh, Amezmiz, Ahermammou et ailleurs. Ils veulent nous prendre en otage et gérer nos âmes.

Moha Nnsen

On nous a dit que chez vous en ville, il y a des robinets qu’il suffit d’ouvrir pour avoir l’eau chaude ou froide tous les jours, et à chaque heure. Dans ce cas, Uma Moha, dis à tes supérieurs, lors de ta prochaine réunion, de nous envoyer quelques robinets qui font des miracles. Nous t’en serons reconnaissants et nous prierons pour toi à l’occasion de la prière de l’aurore, au moment où les portes du ciel, Tiwwura, s’ouvriront. Tu seras même très généreux si tu arrives à convaincre tes responsables de venir nous rendre visite, constater de visu notre situation lamentable.

Si vous décidez de venir, ce sera en été, au mois d’août de préférence, après avoir consulté le service météorologique national. Car les orages sont fréquents, autant que violents pendant cette saison caniculaire qui permet à nos fruits de mûrir naturellement. Et nous ne voulons pas endosser la responsabilité de vous voir terrassés par la foudre ou emportés par la crue diluvienne de l’Aqqa Aghzzaf. Même si, au fond de nous, c’est ce que nous vous souhaitons. Les orages sont fatals. Et, à défaut de moyens, moult bergers voient leur cheptel emporté par la crue, résignés.

Ne venez surtout pas en hiver. La route est impraticable. Seul un tank de fabrication soviétique pourrait parvenir à la vallée. A moins que vous ne décidiez de vous déplacer en hélicoptère. Vous nous prendrez ainsi d’en haut. Ce sera un événement historique. La vue d’un hélicoptère remonte à la période de la résistance. Seuls les vieux savent que de tels engins existent. Ils en subirent d’intenses bombardements aveugles. L’hélicoptère vous conféra une dimension surhumaine. Surnaturelle. Une occasion pour nos aèdes de versifier pour mémoriser l’événement insolite et le transmettre de vallée en vallée, accomplissant ainsi leur rôle de « journalistes » locaux. Ils traiteront de la forme de l’engin, de ses vrombissements et de son atterrissage sur les airs.

Tes invités seront bien accueillis comme le veut notre tradition millénaire amazighe. Nous égorgerons des moutons et des caprins pour ceux qui parmi vous soufrent de diabète et de tension artérielle, et vous dégusterez le méchoui sous la tente. Vous aurez droit à un spectacle de danse pour admirer les primitifs que nous sommes. Nos aèdes chanteront votre gloire et celle du Makhzen. Une fantasia pourra être envisagée, à condition que vous arriviez à convaincre le caïd qui nous a spoliés nos réserves de poudre pour fusils. Il estime que le port d’armes à feu constitue un danger pour la stabilité du pays et menace la sécurité de l’Etat et de ses institutions pérennes !

Il nous a même demandé de souder les petits sabres que nous portons au flan droit. Ils les considèrent comme des armes blanches passibles de prison. Le caïd veut nous déshonorer et nous réduire en personnages fantomatiques disposés à exécuter ses ordres iniques. Il nous affirme, à chaque occasion, qu’il ne fait qu’obéir aux ordres qui lui sont transmis de Rabat. N’oubliez donc pas de vous déplacer avec des 4/4 japonaises et un service sanitaire complet : une ambulance et un personnel compétent.

Après avoir remis à la gendarmerie le plan de votre itinéraire, vous risquez toujours d’attraper des maux de tête en raison de l’aire pure de nos montagnes qui risque de déstabiliser vos petites cervelles polluées par l’hypocrisie, la « civilisation » moyen-orientale et le mensonge. Votre voyage ressemblera à un safari, car sur la route, vous admirerez les macaques qui descendront des énormes cèdres pour vous souhaiter la bienvenue, des renards, furtivement, traverseront la piste et des lièvres n’hésiteront pas à se faufiler entre les essieux de vos engins. Ne nous reprochez pas ces incidents incontrôlables. Des phacochères pourront bousiller vos voitures. Ils sont sous la haute protection des agents des Eaux et Forêts. Même s’ils ruinent nos champs d’orge et de maïs. Nos plaintes sont restées sans suite.

Moha Nnsen

Je te supplie, Uma Moha, de faire l’impossible pour venir nous voir, au nom des interminables kilomètres que tu parcourais pieds nus, grelottant de froid, le nez coulant, quant tu revenais du collège des Ayt Umalu, rebaptisé Collège Abou Houdaifa, passer les vacances d’été chez nous à tamazirt. Au nom des journées que nous passions à nous baigner dans les eaux boueuses de l’Assif n Ulili, des nombreuses excursions que nous organisions en amont de la vallée, pieds nus également, pour chasser les lièvres, pêcher du poisson pour les griller sur les braises que nous obtenions en allumant un feu de bois sur le lieu-dit « Tadawt n udrar » ou dos du mont.

Recommande à tes invités de ne pas endosser leurs costumes en venant nous rendre visite. La poussière rougeâtre de notre vallée les salira. Dis leur de s’habiller comme des jeunes, en jean américain. Ils mettront leurs costumes après avoir pris une douche improvisée chez le caïd. Parce que la piste que vous emprunterez, notre unique lien avec le monde extérieur, s’est relativement détériorée ces dernières années, à cause des crues ravageuses de l’Aqqa n Ulili. Ce n’est pas de notre faute, n’est-ce pas Moha. Au cas où des problèmes surviendraient, vous terminerez le voyage à dos de mulets. Nous avons pris nos dispositions. Nous sommes toujours prévenants.

D’autres personnes « importantes » sont déjà passées par cette piste. Pour des raisons autres. A l’occasion de campagnes électorales. Ils nous ont promis de la goudronner, transformer notre vallée en paradis sur terre. En faire une destination prisée pour le tourisme culturel, devenu une mode écologique. Convaincre des ONGs soucieuses de l’environnement à venir développer et commercialiser nos cultures bios, nos produits artisanaux et nos valeurs généreuses. Nous attendons toujours que le miracle se produise. Et votre visite constituera un miracle historique.

En fait, ne parle pas à tes invités de la route. Cela risque de les dissuader de venir. Parle leur plutôt de nos coutumes de « primitifs », de nos croyances désuètes, de notre générosité séculaire et de notre stoïcisme atavique. Inutile d’évoquer devant eux les camions « Ford » rouges que nous utilisons comme unique moyen de transport, entassés au milieu du batail, de sacs de blé et de charbon. Encore que ces moyens de locomotion ne sont pas réguliers. Ils ne sont disponibles que deux fois par mois, suivant les saisons, la sécheresse, la météorologie et leur état mécanique.

A propos des moyens de transport, Uma moha, ils nous coûtent les yeux de la tête. Nous payons le chauffeur au retour du souk, après avoir vendu, des céréales, des légumes, des fruits locaux ainsi que quelques poules et les œufs collectés durant deux semaines. Ce qui constitue un lourd fardeau pour le budget familial. Pour louer une « corsa », sorte de transport privé, encore faudrait-il arriver à toucher le propriétaire de la Land Rover, le prix réclamé est exorbitant. D’ailleurs nous ne louons une « corsa » que dans des situations critiques, lorsqu’une personne est gravement malade, quand une femme à des difficultés pour accoucher ou si un enfant est foudroyé par la méningite ou par un éclaire ou une méningite. Ce qui arrive souvent.

Notre calvaire ne se limite pas au transport. Il nous faudrait soudoyer les contrôleurs des barrages routiers qui se comportent à notre égard comme des cow boy en territoire conquis. Puis s’en sortir à l’hôpital provincial où nous sommes accueillis comme des pestiférés, sur notre propre sol. Le personnel rode autour de nous comme des vautours à l’affût. Le personnel médical nous jette des regards méprisants et les personnes du service des urgences nous parlent brutalement en arabe. Ils leur arrivent même de nous insulter, reprocher au patient, en proie à des coliques atroces, d’être tombé malade. Nous n’y sommes pour rien Moha.

Certains nous crachent dessus. Un ou deux billets verts ou bleus suffisent à les rendre doux comme des agneaux. Pour cela nous n’hésitons pas à brader nos ovins, et nos caprins. C’est alors que ce personnel nous fait la danse du ventre, nous courtise en nous assurant qu’il fera tout pour nous servir, à condition que nous lui rapportions quelques litres de miel sauvage, des amandes et des mottes de beure. Une routine pour nous.

Moha Nnsen

Tu sais, Uma moha, que notre infirmier de la vallée, originaire de Kelâat Sraghna, un digne descendant des Banou Hilal, une tribu arabe connue pour ses mœurs bédouines et sa cupidité insatiable, sa célébrissime sauvagerie évoquée par Ibn Khaldounne dans sa Moqaddima, ne dispose pas de salle d’accouchement. De toutes les façons ses compétences se limitent à nous administrer des « piqûres » après avoir reçu des bakchichs.

Il n y a ni médecin ni sage femme au dispensaire. Cette besogne est assurée par les sages femmes de la vallée. Des volontaires qui croient en Dieu et en ses saints. Notre « hôpital » se réduit à une pièce exiguë, en préfabriqué de couleur rougeâtre, qui devient une vraie glacière en hiver, une fournaise en été, et dont les murs sont barbelés et couverts de « papiers » et d’affiches multicolores, sur papier brillant, relatifs aux différentes campagnes de vaccination nationale, écrits dans une langue incompréhensible pour nous, avec des images insolites.

Notre infirmier n’est pas encore régularisé dans sa fonction officielle, nous dit-il. Il rouspète tout le temps. Ce sont les gens de la vallée qui le prennent en charge, au même titre que le fkih originaire de Rissani et soupçonné de penchants pédophilies. À tour de rôle, au même titre que la jeune institutrice, qui passe ses temps libres à soigner ses ongles, demander à nos femmes de lui préparer le pain de la semaine, quémander une bouteille de lait ou de miel… Elle, originaire des Rhamna, et apprend à nos enfants des choses étranges : de longs poèmes en arabes à apprendre par cœur, dont le sens évoque pour nous des contrées lointaines où sévissent des orgies d’alcool de dattes, le vent chaud, les razzias et les tempêtes de sable.

Ce personnel ne parle pas amazighe. Pour communiquer avec es habitants il ralle. Les citoyens ne comprennent pas son attitude. Ils ne parlent qu’amazighe. Mais ils font avec, comme on dit, Moha. Ils supportent avec fatalité et stoïcisme. Le caïd rappelle à la population que l’arabe est la langue du paradis. Que leur parler est vulgaire et que pour sauver leurs âmes de barbares, ils sont censés vénérer l’arabe et ce qui en découle.

Moha Nnsen

Pour son argent de poche, notre infirmier, le pauvre, nous vend des médicaments. Un ami à moi m’a appris que c’est le Makhzen qui les lui donne comme dotation pour le dispensaire, d’autres nous disent que c’est lui qui les achète dans une pharmacie pour nous les revendre, histoire de nous rendre service. Ces derniers temps, il passe son temps à râler, insulter ses supérieurs. Il désire rentrer en ville, avoir sa mutation. Il serait, Uma Moha, au cas où tu serais intéressé, prêt à verser une grande somme…Il te communiquera les détails à ton arrivée. Le caïd est de son côté. Tous les deux se voient régulièrement. Ils ne nous aiment pas. Nous, non plus d’ailleurs.

A présent, revenons à tes invités, si tu arrives bien sûr à les convaincre de l’utilité du déplacement et des indemnités y afférentes et qui pourraient vous servir de motivation pécuniaire. Alors, n’oublie pas de leur rappeler qu’il faudrait venir de jour. Comme tu le sais, nous n’avons pas encore d’électricité dans la vallée et la lumière des bougies et des lanternes n’est pas suffisante pour que nous puissions vous regarder au fond des yeux, afin de croire ou ne pas croire à ce que vous allez nous promettre. S’ils te disent qu’ils sont occupés le jour et qu’ils ne pourraient venir que la nuit, alors tant pis, ou tant mieux.

Avec un peu de chance et la pleine lune aidant, tout se passera bien. Ils auront l’occasion d’apprécier le calme et le silence de notre vallée, le hurlement de nos chacals, le hululement de nos hiboux, le bruit du vent sur nos chênes, la clarté de notre ciel bleu et le scintillement de nos étoiles pures. Nous leur expliquerons que les étoiles filantes sont des jets de feu divins destinés aux diables qui tentent d’accéder aux secrets du Créateur. Dis leur de ramener avec eux du papier hygiénique au cas où ils auront envie de faire leurs besoins et éviter la constipation. Ca se passera loin des agglomérations, au bas du flan de la montagne et ils en profiteront pour sentir la fraîcheur de nos nuits effleurer leurs derrières crispés.

Nous ferons un effort pour les éclairer au gaz, même si cela nous occasionnera des dépenses supplémentaires, imprévues. Nous ferons une collecte, si nécessaire, et le crieur public annoncera la nouvelle aux habitants, les sommant de participer pour sauver l’honneur tribal. Ils pourront ainsi nous programmer sur la liste des prochaines vallées à électrifier. Ils n’auront pas besoin de ramener les fils électriques qui défigureront le paysage. J’ai entendu dire que le soleil fera l’affaire et ce ne sera pas cher surtout par ces temps de sécheresse endémique. Que Dieu soit clément envers nous. Notre source d’eau, situé en amont de la vallée pourrait, éventuellement, devenir source d’énergie hydraulique bio. Il suffirait d’installer des turbines. Nous ne sommes plus qu’une quarantaines de foyers à alimenter.

Moha Nnsen

Oh ! Uma Moha ! Comment veux-tu que Dieu soit clément envers nous ? Le comportement des gens de la ville est irritant. Il parait qu’il jette la nourriture dans des poubelles en plastique. D’autres personnes vivent de ces poubelles qu’ils fouillent pour récupérer des objets vendables. S’entretuent pour une barre de fer ou un morceau de pain. Tu sais que la situation chez nous est différente : le reste de la nourriture on le donne au voisin, sinon il sert à nourrir le bétail. Quant à la viande, nous en mangeons rarement et nous pouvons aussi la conserver pour les jours de disette.

L’avidité des résidants de la ville contraste avec notre simplicité. Le gaspillage ne fait pas partie de nos moeurs. Tu le sais. L’individualisme des citadins est aux antipodes de nos valeurs de solidarité et d’entraide. Au lieu de chercher les exemples ailleurs, revenez à nos valeurs millénaires, à notre droit amazighe qui vous inspirera des modes de gestion efficients.

Je voudrais te dire un mot sur notre instituteur Brahim ou Ali. Contrairement à l’institutrice qui tabasse nos enfants pour un rien et qui les traite d’arriérés et de mal élevés, il est aimé de tous. Il est de la confédération des Aït Yafelmane avec lesquels nous sommes liés par le traité de Tada. Un pacte tribal à caractère fraternel qui garantit la liberté de mouvement et la solidarité face à l’ennemi. Brahim connaît l’histoire de nos tribus et des autres confédérations. C’est son cousin, qui poursuit ses études en France, qui lui a apporté des ouvrages traitant de l’histoire millénaire des Amazighes en Afrique du Nord. Il nous parle des événements de Addi Ou Bihi et de Abdelkrim El Khattabi le Rifain, de Saint Augustin, des Touaregs, des Canariens amazighes. C’est grâce à lui que nous réussissons à démêler les fils de la politique. Le caïd ne l’aime pas. Il le déteste de manière épidermique.

Lui, il est presque sûr qu’il ne sera jamais muté. Brahim. Son directeur, originaire de Wazzan, lui rend visite deux fois par mois et ses visite se terminent par des avertissements et des vociférations inintelligibles. Il reproche à l’instituteur son honnêteté et son franc parler vis-à-vis du ministère de tutelle. Il nous a affirmé que pour avoir une mutation, droit légitime réglementé, il faudrait se transformer en mouchard, lécher les bottes à ses supérieurs, préparer le méchoui pour les inspecteurs pour pouvoir être « pistonné ». Brahim critique aussi le contenu des manuels d’histoire qui marginalise les autochtones et érigent des traitres et des collaborateurs au statut de héros nationaux.

Moha Nnsen

Je me chargerai, personnellement, de te le présenter, à toi et à tes invités de marque. Il parle tamazight comme toi et comme nous tous. A la différence que lui, il en est fier, alors que toi, tu en as honte et tu préfères baragouiner dans la langue d’Abou Nouas. Ton accent trahit tes efforts ridicules et tu deviens la risée de tes collègues. Tu aurais donnée tout pour changer d’appareil phonatoire, remplacer ton nom emblématique par un autre « moderne ». Je serais aussi heureux de te présenter Assou ou Ali n’Aït Lhou, Heddou Qessou n’Aït Umur et Idir ou Ali n’Aït Uzighimt. Ils ont terminé leur études il y a plus de cinq ans et ils trainent, sans espoir, dans la vallée, du lever du soleil jusqu’au soir.

Assou prétend connaître à fond la nature de nos pierres et de notre terre. Il a décroché une licence en géologie avec mention très bien. Il nous explique la formation de notre vallée, la fertilité de son sol et les bienfaits de nos plantes médicinales. Nos trois diplômés ne savent quoi faire. Ils rêvent d’un emploi en ville car ils n’ont plus la force de labourer les champs, irriguer ou moissonner nos lopins de terre et nos vergers ravagés par les attaques des sangliers qui débarquent en troupeau chaque nuit. Les sangliers sont protégés, Uma Moha. Nous ne pouvons pas les tuer. Ni les manger car c’est illicite. Le garde forestier veille à leur respect au sein de la réserve qui surplombe nos vallées. Ils sont sous haute protection et nous sous haute surveillance.

Les mains des étudiants sont fragiles. Comme toi, ils espèrent, un jour, vivre dans une villa avec interphone et piscine, une voiture de service et un chauffeur. Ils fument et nous avons peur qu’ils « contaminent » les jeunes de la vallée. Ils ont tenté d’émigrer à l’étranger sans succès. Ils ont également tenté de fonder une association socioculturelle, mais le caïd, le Khalifa et le pacha leur ont mis des bâtons dans les roues. Une fois, ils ont osé photocopier l’alphabet amazighe tifinaghe pour le distribuer aux élèves. Le caïd les a interpellés sans ménagement. Il les menaça en des termes innommables.

Alors je te demande, Uma Moha, de me tenir au courant de votre décision et m’informer du jour où tu nous honoreras de ta visite avec tes illustres invités. Nous aurons l’occasion de discuter largement du reste de nos problèmes. Et ils sont nombreux. Tu vois bien que je n’ai touché ni au caïd de façon détaillée, ni au cheikh, ni aux moqaddems ni au président de la commune. Tout un dossier sombre vous attend. J’ai pris l’initiative, pour cette heureuse occasion, d’inviter nos aèdes. Ils composeront des poèmes en votre honneur. Je leur ai suggéré de parler des batailles de Bouffer, de Lehri et de Tazizawt. Ils nous rappelleront les sacrifices de nos parents pour la liberté et l’indépendance, les prouesses des traîtres et des collaborateurs. Ils citeront leurs noms si vous le souhaitez. Tu serviras d’interprète ou traducteur à tes invités.

Uma Moha,

Tu as pris ta retraite et tu es revenu continuer ton œuvre de renégat et de mouchard au service du makhzen. Prostituer et travestir ta culture, dévier les jeunes filles. Pactiser avec le pacha et le Khalifa contre les tiens. Tu combats ceux qui luttent pour la dignité de la tribu. Tes oreilles sont devenues des antennes paraboliques au service des agents de l’autorité. Tu fréquentes la mosquée pour mieux arnaquer. Tu es devenu hadj ; titre honorifique penses-tu. Tu casses les décisions de l’assemblée pour satisfaire le caïd. Installé dans le confort, tu ronronnes un discours morbide contre ton identité

Tu as réussi, dans des conditions surréalistes, à être élu et accéder ainsi au statut de « député de la nation ». Tu as constaté, par toi-même, l’absurdité de la propagande que tu as menée, face à l’indifférence générale des citoyens auxquels vous inspirez la pitié. Votre immunité en tant que parlementaire est acquise grâce à la contribution conséquente des moqaddem qui vous ont soutenu ostensiblement. Et votre premier réflexe, une fois élu, a été de changer votre numéro de portable. Histoire de ne pas être embêté par les requêtes des dizaines de citoyens auxquels vous avez fait des promesses. Au sein de l’hémicycle, tu as réalisé que ton prétendu « pouvoir » est plus que dérisoire : un maillon insignifiant de la chaîne. C’est ce que nos aèdes ont toujours pensé. Et ils le récitent à chaque occasion : dans les fêtes au village et dans les souks hebdomadaires.

A présent tu as honte de rendre visite aux tiens « à découvert ». C’est au milieu de la nuit que tu débarques furtivement dans notre village, pour le quitter au lever du jour. Comme un voleur. Tu as même poussé la veulerie très loin et tu t’es accoquiné avec une horde de rapaces pour spolier les terres de notre tribu. Les meilleures et les plus fertiles, protégées par le pacte coutumier de l’agdal. Tu as servi de proxénète à des Arabes moyen-orientaux pour qu’ils se les approprient sans légalité aucune et y installer des bordels pour leurs orgies. Des dizaines de familles sont alors privées de leurs pâturages, si vitaux à leur cheptel. Unique ressource dont ils disposent. Et à chacune de leurs manifestations légitimes et pacifiques, tu cautionnes l’envoi des « forces de l’ordre » qui se chargent de les mater au grand jour. Pour nous « civiliser », car tu penses profondément que nous sommes arriérés, tu as implanté une école dédiée à l’arabisation de notre communauté. Tu appelles cela, la lutte contre notre analphabétisme endémique, convaincu que la langue d’Abou Houraira sera notre clef d’accès à l’Eden éternel.

Moha Nnsen

Nous avons appris aussi que tu sièges à la commission de la justice. Laquelle s’est précipitée pour condamner tes cousins, Bassou ou N’Bark, Ichou ou Hssaine et Yidir ou Moha, à cinq ans de prison ferme : leur seul tort est d’être des Amazighes qui refusent de voir leur langue – l’unique langue que tes parents parlent - et leur identité amazighes combattues et stigmatisées. Votre commission les a accusés d’atteinte à la sécurité de l’Etat et d’atteinte à la langue sacrée de Qoraich, à la stabilité du pays et aux institutions sacrées de la nation.

Tu as brillé par ton silence face à la détresse de tes frères d’Anfgou et de M’Semrir. Et tu évites d’évoquer le sort réservé à ceux de Ben Smim. Quant à la contestation d’Imider, tu restes bouche bée. Ta moitié, une andalouse disent tes parents, t’apprend les bonnes manières : renier les tiens, dilapider les deniers publics et ironiser sur les « chleuh ». C’est une femme civilisée, penses-tu, qui roule et fume des pétards, te sert des apéritifs et t’oblige à porter le tarbouch turc qui, selon nos poètes, te donnes les allures d’une cigarette blonde. Une marquise. Elle s’appelle Chems Addoha, mais nos aèdes aiguisés la trouvent monstrueuse, en raison d’un excès de testostérone qui lui fait pousser des moustaches et les poils partout. Ils vont loin et estiment que c’est une créature diabolique qui t’ensorcelle chaque nuit avec les recettes des foqaha de la qaraouine.

Moha Nnsen

Je ne voudrais pas aller plus loin quant à ta vie conjugale que j’ai évoquée lors de ma lettre précédente, du moment que ta femme andalouse ne te permet pas de recevoir les tiens qu’elle juge frustres et pas assez, du tout, civilisés. Des « barbares » te dit-elle qui salissent son salon. Je voudrais te parler de la tragédie survenue dans notre village au cours de l’hiver passé. Il a neigé deux semaines durant. Notre vallée fut revêtue d’un beau manteau de blancheur éclatante à l’image de notre innocence immaculée. Nous étions coupés du monde. Mais nous étions heureux car la neige alimente nos sources et verdit nos pâturages si vitaux à notre cheptel. Elle rend notre vallée verdoyante au printemps, elle epermet à la faune et à la flore de se régénérer.

Une « mystérieuse maladie » a décimé plusieurs bébés. L’institution de tutelle à évoqué la baisse de la température. Chose absurde, puisque nous sommes habitués à résister au froid glacial et à des températures au dessous de zéro. Il s’agirait, probablement, de maladies d’enfance qui peuvent être traitées ou de virus contracté en raison des produits manufacturés et des aliments industriels qui inondent la vallée sans contrôle aucun de la part des services sanitaires compétents.

La majorité des médias nationaux, particulièrement l’audiovisuel, minimisèrent la situation et ne réagirent qu’après l’action menée par des ONGs étrangères qui vinrent soulager un peu les maux de la population. Je suis écœuré en apprenant que les dons de couvertures, d’habits et de denrées alimentaires livrés par ces ONGs aux villageois ont été détournés par le caïd et ses sbires. Le caïd obligea les associations de bienfaiteurs à déposer leurs dons dans le dépôt de la commune et leur promit, pour des raisons d’organisation, a-t-il avancé, de se charger, en personne, de la répartition au sein de la population. Il fut le premier à se servir. Les protestations des habitants n’eurent aucune suite.

Evidemment, Uma Moha, tu n’oses pas lever le petit doigt. Tu es même irrité en apprenant que nos jeunes ont manifesté leur ras-le-bol en organisant un sit-in pacifique devant le caïdat. Avec le soutien d’un avocat amazighe du Rif, ils purent fonder une association socioculturelle dont les actions et initiatives mettent le caïd hors de lui. En distribuant l’alphabet amazighe tifinaghe, notre écriture ancestrale plusieurs fois millénaire, le responsable de l’autorité mobilisa les agents des forces auxiliaires qu’il chargea de perquisitionner le local de l’association. Tels des éléphants qui firent irruption dans un magasin de porcelaine, ils saccagèrent la bibliothèque et à la vue d’une feuille contenant le tifinaghe, ils cabrèrent avant de la piétiner sauvagement.

Le butin qu’ils collectèrent et amenèrent devant le caïd est composé de journaux, de cassettes de chansons amazighes et de photocopies de livres d’histoire. L’agent de l’autorité leur somma de dresser un bucher, semblable à celui qui fut dressé par un responsable du collège berbère d’Azrou, et d’y brûler cette « littérature mal saine », destinée, selon lui, à semer la division et porter atteinte à la langue du paradis et de Dieu et aux constantes nationales arabes.

Le caïd bavait tel un torero excité. Il ordonna que l’assemblée se réunisse et lui tint ce discours moyenâgeux : le Maroc est arabe, l’amazighe est un dialecte primitif ; vous devez renier et dénoncer les responsables de l’association qui sont des alliés du sionisme, de l’impérialisme et des ennemis de la nation et de notre religion sacrée : l’islam, dernier message révélé en langue arabe. Il jura par tous les saints moyen-orientaux qu’il ne laisserait pas cette action impunie.

Le caïd déclama avec rage son message officiel, accompagné par l’adjudant de gendarmerie qu’il a fait déplacer en urgence. Un amazighe de Tahla, précisément d’Ahermammou, qui resta silencieux, scrutant les gestes désinvoltes du caïd et ses mouvements ridicules. Aucun des membres de l’assemblée ne riposta. Ils quittèrent la réunion en hochant la tête. Les responsables de l’association résistèrent. Ils sont dans leur droit. Et ne manquèrent de le signifier au caïd : « Nous ne sommes pas des Arabes ! Ce n’est pas un choix, c’est un destin. Nous ne font que défendre notre culture millénaire. Nos parents se sont sacrifiés contre la colonisation pour la liberté. Tes discours ne nous impressionnent pas ».
Et tout en sueur, le caïd de répondre :

« Vous avez besoin d’être éduqués. Je vous apprendrais à respecter l’autorité. Vous êtes des anarchistes »

Je m’égare, Uma Moha. Je reviens à tes prestigieux invités. Une partie du groupe te sera imposée, certainement, par ta femme andalouse qui est, penses-tu, de bonne extraction comme tu en délires toutes les nuits, qui les invitera pour une balade exotique en montagne, chez les primitifs amazighes: il s’agira de ses nièces, cousins, amis et autres proches. Le reste du groupe sera composé de tes supérieurs qui se déplaceraient pour fuir la routine de la capitale, pour te faire plaisir, et s’offrir un week end sur le dos du budget des communes rurales de notre vallée. Tu seras gêné par leurs questions. Et pour les satisfaire, tu mobiliseras ton cuisinier personnel que tu chargeras de préparer des mets à leur goût. Tu chargeras ton copain arabe de Bejjaâd, un ivrogne qui sert d’informateur aux barbouses de la province, traiteur de son état, de s’occuper de la restauration.

Ils ne mangeront pas le couscous avec leurs mains. Tu te procureras des fourchettes dans une grande surface à Rabat. Tu sauras, grâce au caïd, nous sommer d’étaler nos plus beaux tapis, mobiliser l’assemblée, et contraindre nos femmes à te livrer un spectacle de danse inouïe. Tu installeras même des lavabos provisoires que tu auras achetés, chez un fournisseur fassi qui t’est recommandé par le gouverneur. Lequel gouverneur a épousé la sœur du traiteur qui a fait de ta région son domaine privé en matière d’affaires et de business.

Tu réquisitionneras notre internat pour tes invités distingués, pour en faire un dortoir de qualité pour tes invités de Rabat. Tu improviseras des douches et des sanitaires, dotés de papier hygiénique au parfum de rose. Nous t’aiderons dans cette besogne qui pèsera sur notre honneur communautaire. Pendant ce temps, les étudiants du Centre de formation aux métiers de la montagne, seront expulsés manu militari. Ils bénéficieront de vacances impromptues et spéciales.

Tu t’exprimeras sur l’estrade improvisée pour la circonstance en arabe classique, la langue de la tribu de Qoraich, des bédouins du désert qui, comme l’a écrit Ibn Khaldoun, sont semblables aux sauterelles, dévastatrices de cultures et des civilisations, tu le feras pour souhaiter la bienvenue à tes hôtes de prestige. Nos vieux te bigleront étonnés de t’entendre baragouiner dans un parler exotique, en bombant le torse. En déclamant des phrases démoniaques qui donnent de toi l’image d’un possédé.

A ta descente de l’estrade, éreinté, tu éviteras de croiser nos vieux en haillons. Y compris tes tantes paternelles qui souhaitent ta rencontre non afin de te solliciter pour quelque service, mais pour t’inviter à manger chez elles la pizza amazighe qui te réchauffait en hiver, avant d’aller à l’école. Des veuves qui ont perdu leur époux à Bougaffr, comme en témoigne l’histoire de la résistance. Elles te traiteront comme leur fils et t’offriront le meilleur de ce qu’elles ont : miel, beurre et amande. Elles inviteront les voisins pour cet événement insolite. Et tu seras gêné par leurs questions, si simples et si profondes.

Tu sais, Uma Moha, que grâce aux satellites, nos enfants qui ont réussi à se faire une place au soleil, nous ramènent des PC portables, connectés à Internet par le Wi Fi. Ce réseau magique qui transcende les frontières et qui nous permet, les uns collés contre les autres, sur la colline qui domine notre vallée, de regarder sur ce bijou technologique les nouvelles du monde. C’est de cette manière que nous suivons les fatwas surréalistes décrétées par les chioukh et les foqahas, relatives au « Jihad de nnikah », sorte de contrat de prostitution légalisée, religieusement parlant. Nous estimons que les promoteurs de ce genre de fantaisie relèvent d’une espèce non humaine.

Grâce à ce moyen de communication, nous visionnons moult vidéos relatives au marches et sit-in de Msemrir, Ifni, Housima et Targuist, Nalut, Tizi Ouzzou et Kidal. Nous sommes sidérés suite au visionnage de la vidéo des tours américaines pulvérisées par deux avions détournés par des terroristes qui pensaient que leur acte allait leur offrir un billet express vers le paradis où les attendent les soixante douze vierges, promises aux croyants dans l’au-delà.

Tu auras le privilège d’être filmé en train de t’égosiller et nous publierons ton speech sur le You tub, pour t’obliger à répondre aux commentaires des visiteurs, qui seront nombreux. Sorte de publicité gratuite, aux conséquences fatales.

(A suivre)


Auteur: Moha Moukhlis
Date : 2013-12-05


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Commentaire N° : 1
Par: aghilas-koseilla Le : 2013-12-12
Titre: comme lettre de kafaka a son pére
Pays: Algeria  

azul fellawen,
merci pour cete lettre fabuleuse pour nos moha,mohand,et mohaned (maghrebins du moyen-orient)bien faite comme la lettre kafka a son pere...il vaut mieux l\'editer comme une nouvelle ou romain qui restera eternelle. sera lue par nos enfants de demain dans nos contreés amazigh. et sera traduite dans toutes les langues....mille fois merci pour cet essai .ça sera un chefd\'oeuvre dans quelques annees.... assegas amegas
tanmirt ar timlillit.
 
 
 

 
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