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Lettre ouverte à Kamel-Eddine Fekhar


Cher vieux frère, cher Kamel-Eddine,

Ai-je bien choisi le moment de t'écrire, sachant que la faim volontaire que tu t'es imposée te dévore la chair et les os ? J'ai presque honte de te poser cette question. Je me sens ridicule moi qui vis dans le calme, en Amérique du Nord, à sept mille kilomètres du trou où les ennemis de la liberté t'ont jeté.

Je ne saurais t'écrire une lettre juste. Je te prie de me pardonner si des maladresses s'y sont glissées. Je ne trouve pas le ton adéquat, quelque chose en moi refuse de livrer mes émotions. Une boule de chagrin me noue l'estomac, j'hésite entre les larmes et la colère. Non, je ne veux pas céder à la tristesse ! Je veux t'écrire avec ma raison la plus éveillée, la plus chevillée au front, loin du lyrisme qui folklorise notre peuple. Non, je ne veux plus pleurer en tamazight, je veux me révolter dans la langue de nos aïeux. Aide-moi alors à rendre la cerveau sensible et le cœur intelligent. « Nous sommes des Amazighs ! », nous l'avons crié sur les boulevards, dans les lycées, dans les facs, lors des deux Printemps, le berbère et le noir, pendant les événements de la vallée du M'zab... partout. C'était bien, c'était un slogan qui certes nous consolait mais, à la nuit tombée, nous nous mordions les doigts dans un sommeil agité et sans promesses. Nous manquons de suite dans les révoltes. Nous sommes piégés par nos propres cris : la liberté dans les mots ne vaut pas forcément la liberté dans les actes. C'est l'amour du verbe qui nous a paradoxalement sauvés et piétinés. Les joutes réglaient nos conflits, les femmes tissaient des contes et les troubadours faisaient du théâtre sur les routes. Tant de civilisations sont éteintes, mais la nôtre a survécu aux bourrasques de l'histoire, mais à quel prix ? Je crois avoir déceler un défaut dans notre façon d'apprivoiser le cours du temps. À trop imiter l'aigle, nous avons oublié la démarche du coq. Nous avons développé le complexe des oiseaux : le ciel nous appartient, mais il nous manque l'ancrage. Nous étalons nos ailes dans le vide et regardons avec mépris les quadrupèdes.

Où m'en vais-je ? Je t'ai prévenu, le rythme des phrases m'échappe. Au lieu de te demander de tes nouvelles, je décortique celles des nôtres. C'est plus fort que moi : la mondialisation est menaçante, le consumérisme et le fanatisme ont pris en tenaille tous les peuples, surtout les fragiles. L'avenir sera gris, hélas, et beaucoup de routes mèneront à la désolation. Un être hybride sortira des décombres : un croyant-consommateur. Il étouffera le citoyen, l'humain, les États et les nations.

Je sors encore du sujet. Je m'en excuse. Crois-moi, je ne sais pas pratiquer l'art de l'esquive. Les digressions me conduisent inéluctablement vers le tragique. Je suis un sceptique, comme toi je suis un révolté. Nous avons appris à dire non aux tyrans, aux soumis, au bruit de la gâchette et des bottes, à ceux qui veulent effacer l'empreinte de nos ancêtres de la terre d'Afrique. Afrique ou Taferka, lopin de terre, une appellation d'origine amazighe que le commun des chercheurs ignore encore.

J'aurais aimé discuter avec toi d’histoire, de Tin Hinan, des Iznaten, de la reine Dihya, de Fadhma n Soummer, de Lounès Matoub, de batailles et de chevaux, de rois et de fous, de mirages et de caravanes, de l'architecture défiant braises et sables, de ta foi quiépouse la nature, de flûtes et de diadèmes, de commerce et de tissus ; j'aurais tant aimé comparer le kabyle au mozabite, jouer avec les syllabes, mélanger nos dictons et nos fables, nos jeux et nos transes, nos peines et nos noces, nos espoirs et nos défaites. J'aurais tenté avec toi, au détour d'un verre de thé et d'un poème, recoller les morceaux, chercher nos failles identitaires, interroger nos dieux et tracer ensemble l'avenir comme un vol d'hirondelles dans un ciel radieux.

Comme tu m'es familier, cher Kamel-Eddine ? Je ne connais pourtant que ton visage, rencontré par hasard sur la toile, avec ton chèche ; modeste et fier, tu poses devant le drapeau berbère. D'autres photos de toi me sont parvenues par la suite, cette fois-ci graves : allongé et affaibli, des pansements sur la tête, des tubes, une poche de sérum. Tu fais une grève de la faim, tu dénonces les autorités qui s'acharnent contre toi. Elles n'ont pas accepté que tu internationalises l'injustice faite aux tiens, que tu écrives une lettre à l'ONU. Le Système n’innove pas en matière de manipulations, toujours les mêmes accusations, les mêmes mensonges : « Atteinte à la sûreté de l'État », « incitation à la haine et à la violence », « trouble à l'ordre public »…Mais qui le croira, ce vieuxcadavre fourbe ? Personne n'est dupe et la vérité finira par éclater sur sa face comme un ressort.

Le peuple est hagard, « l'intellectuel » fait celui qui ne voit pas d'abus. L'argent corrompt l'art et l''intelligence. Les droits de l'Homme sont remplacés par le devoir de se taire. Ne sois fâché contre les révolutionnaires de la dernière cartouche, ils ne savent ce qu'ils gaspillent : leur liberté. Au lieu de les condamner, nous devons les plaindre.

J'aurais souhaité t'écrire dans d'autres circonstances, mais le sort qu'on t'a réservé en a décidé autrement. Compte sur mon soutien le plus indéfectible, cher aîné. Tu n'es pas seul, tu es un héros, un exemple de courage et de dignité. La jeunesse s’inspire déjà de tes sacrifices.

Tiens bon, vieux frère ! N’oublie pas d'embrasser tes compagnons de prison. J'ai une affectueuse pensée pour eux. Transmets-leur ces mots : le temps ne triche pas, il finit toujours par rétablir l'équilibre.

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Auteur de "La Religion de ma mère", l'écrivain algérien Karim Akouche est très inquiet par l'état de santé de Kamel-Eddine Fekhar, opposant politique algérien en grève de la faim depuis 90 jours.


Auteur: Karim Akouche
Date : 2017-04-04


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La plume de Karim Akouche
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