Arabe
English
 
 
Les états nations de Tamazgha
 Algérie
Egypte
 Iles Canaries
 Libye
 Mali
 Maroc
 Mauritanie
 Niger
 Tunisie
 
 CMA
 Pétitions
 

 

Lettre ouverte à Kamel-Eddine Fekhar


Cher vieux frère, cher Kamel-Eddine,

Ai-je bien choisi le moment de t'écrire, sachant que la faim volontaire que tu t'es imposée te dévore la chair et les os ? J'ai presque honte de te poser cette question. Je me sens ridicule moi qui vis dans le calme, en Amérique du Nord, à sept mille kilomètres du trou où les ennemis de la liberté t'ont jeté.

Je ne saurais t'écrire une lettre juste. Je te prie de me pardonner si des maladresses s'y sont glissées. Je ne trouve pas le ton adéquat, quelque chose en moi refuse de livrer mes émotions. Une boule de chagrin me noue l'estomac, j'hésite entre les larmes et la colère. Non, je ne veux pas céder à la tristesse ! Je veux t'écrire avec ma raison la plus éveillée, la plus chevillée au front, loin du lyrisme qui folklorise notre peuple. Non, je ne veux plus pleurer en tamazight, je veux me révolter dans la langue de nos aïeux. Aide-moi alors à rendre la cerveau sensible et le cœur intelligent. « Nous sommes des Amazighs ! », nous l'avons crié sur les boulevards, dans les lycées, dans les facs, lors des deux Printemps, le berbère et le noir, pendant les événements de la vallée du M'zab... partout. C'était bien, c'était un slogan qui certes nous consolait mais, à la nuit tombée, nous nous mordions les doigts dans un sommeil agité et sans promesses. Nous manquons de suite dans les révoltes. Nous sommes piégés par nos propres cris : la liberté dans les mots ne vaut pas forcément la liberté dans les actes. C'est l'amour du verbe qui nous a paradoxalement sauvés et piétinés. Les joutes réglaient nos conflits, les femmes tissaient des contes et les troubadours faisaient du théâtre sur les routes. Tant de civilisations sont éteintes, mais la nôtre a survécu aux bourrasques de l'histoire, mais à quel prix ? Je crois avoir déceler un défaut dans notre façon d'apprivoiser le cours du temps. À trop imiter l'aigle, nous avons oublié la démarche du coq. Nous avons développé le complexe des oiseaux : le ciel nous appartient, mais il nous manque l'ancrage. Nous étalons nos ailes dans le vide et regardons avec mépris les quadrupèdes.

Où m'en vais-je ? Je t'ai prévenu, le rythme des phrases m'échappe. Au lieu de te demander de tes nouvelles, je décortique celles des nôtres. C'est plus fort que moi : la mondialisation est menaçante, le consumérisme et le fanatisme ont pris en tenaille tous les peuples, surtout les fragiles. L'avenir sera gris, hélas, et beaucoup de routes mèneront à la désolation. Un être hybride sortira des décombres : un croyant-consommateur. Il étouffera le citoyen, l'humain, les États et les nations.

Je sors encore du sujet. Je m'en excuse. Crois-moi, je ne sais pas pratiquer l'art de l'esquive. Les digressions me conduisent inéluctablement vers le tragique. Je suis un sceptique, comme toi je suis un révolté. Nous avons appris à dire non aux tyrans, aux soumis, au bruit de la gâchette et des bottes, à ceux qui veulent effacer l'empreinte de nos ancêtres de la terre d'Afrique. Afrique ou Taferka, lopin de terre, une appellation d'origine amazighe que le commun des chercheurs ignore encore.

J'aurais aimé discuter avec toi d’histoire, de Tin Hinan, des Iznaten, de la reine Dihya, de Fadhma n Soummer, de Lounès Matoub, de batailles et de chevaux, de rois et de fous, de mirages et de caravanes, de l'architecture défiant braises et sables, de ta foi quiépouse la nature, de flûtes et de diadèmes, de commerce et de tissus ; j'aurais tant aimé comparer le kabyle au mozabite, jouer avec les syllabes, mélanger nos dictons et nos fables, nos jeux et nos transes, nos peines et nos noces, nos espoirs et nos défaites. J'aurais tenté avec toi, au détour d'un verre de thé et d'un poème, recoller les morceaux, chercher nos failles identitaires, interroger nos dieux et tracer ensemble l'avenir comme un vol d'hirondelles dans un ciel radieux.

Comme tu m'es familier, cher Kamel-Eddine ? Je ne connais pourtant que ton visage, rencontré par hasard sur la toile, avec ton chèche ; modeste et fier, tu poses devant le drapeau berbère. D'autres photos de toi me sont parvenues par la suite, cette fois-ci graves : allongé et affaibli, des pansements sur la tête, des tubes, une poche de sérum. Tu fais une grève de la faim, tu dénonces les autorités qui s'acharnent contre toi. Elles n'ont pas accepté que tu internationalises l'injustice faite aux tiens, que tu écrives une lettre à l'ONU. Le Système n’innove pas en matière de manipulations, toujours les mêmes accusations, les mêmes mensonges : « Atteinte à la sûreté de l'État », « incitation à la haine et à la violence », « trouble à l'ordre public »…Mais qui le croira, ce vieuxcadavre fourbe ? Personne n'est dupe et la vérité finira par éclater sur sa face comme un ressort.

Le peuple est hagard, « l'intellectuel » fait celui qui ne voit pas d'abus. L'argent corrompt l'art et l''intelligence. Les droits de l'Homme sont remplacés par le devoir de se taire. Ne sois fâché contre les révolutionnaires de la dernière cartouche, ils ne savent ce qu'ils gaspillent : leur liberté. Au lieu de les condamner, nous devons les plaindre.

J'aurais souhaité t'écrire dans d'autres circonstances, mais le sort qu'on t'a réservé en a décidé autrement. Compte sur mon soutien le plus indéfectible, cher aîné. Tu n'es pas seul, tu es un héros, un exemple de courage et de dignité. La jeunesse s’inspire déjà de tes sacrifices.

Tiens bon, vieux frère ! N’oublie pas d'embrasser tes compagnons de prison. J'ai une affectueuse pensée pour eux. Transmets-leur ces mots : le temps ne triche pas, il finit toujours par rétablir l'équilibre.

----------------
Auteur de "La Religion de ma mère", l'écrivain algérien Karim Akouche est très inquiet par l'état de santé de Kamel-Eddine Fekhar, opposant politique algérien en grève de la faim depuis 90 jours.


Auteur: Karim Akouche
Date : 2017-04-04


Suivez-nous sur Facebook
 

 
Communiquer
Partager sur Facebook avec vos amis-es
 
 
La plume de Karim Akouche
Envoyer l'article à un ami
Article lu 11030 fois

 

 

Les commentaires

Important :Prière de noter que les commentaires des lecteurs représentent les points de vue de leur auteurs et non pas d’AmazighWorld; et doivent respecter la déontologie, ne pas dépasser 6 à 10 lignes, critiquer les idées et non pas les personnes, êtres constructifs et non destructifs et dans le vif du sujet.

 

 
Votre commentaire ici :
Nom
Email (votre email ne sera pas affiché)
Titre
Commentaire
  Sécurité : copier le code suivant 3nkbn434 ici :  
 
 

 
LE HIRAK DU RIF ET LES REFUGIES MOZABITES ARRIVENT AU PARLEMENT ESPAGNOL
A la demande de l’Assemblée Mondiale Amazighe, une délégation a été reçue ce mercredi 12 juillet au parlement espagnol, au siège du groupe du parti nationaliste basque. La délégation amazighe était formée par Rachid RAHA, président de l'AMA, et deux membres du mouvement amazigh à Madrid, Abdelhamid Gambou et Marouan El Jaouari, accompagné par le grand anthropologue-immunologue Antonio Arnaiz Villena.... Lire la suite - - Auteur: Rachid RAHA - Date : 2017-07-19

 

 
REFLEXION SUR LA PLURALITE ALGERIENNE
Le concept d’algérianité suppose la pluralité et la diversité de sa composante pleine et entière sans distinction et prédominance aucune ainsi que le rejet de toute forme d’unicité d’où qu’elle vienne et sous toutes ses formes, identitaires, linguistiques, religieuses, culturelles et autres. Il est le point cardinal de toute ligne organisationnelle... Lire la suite - - Auteur: Madjid Ait Mohamed - Date : 2017-06-27

 

 
Le Congrès Mondial Amazigh condamne fermement les attentats commis en Grande Bretagne
En l’espace de moins de trois mois (le 22 mars à Londres, le 22 mai à Manchester et le 3 juin à Londres), la Grande Bretagne a été frappée durement par trois lâches attaques terroristes islamistes, faisant de nombreuses victimes innocentes. Comme il l’a fait contre d’autres attentats commis par le terrorisme islamiste, le Congrès Mondial Amazigh (CMA) condamne avec force ces abominables agressions et rend hommage à leurs victimes. Le CMA exprime ses plus sincères condoléances à leurs proches et les assure de sa sympathie et de sa solidarité.... Lire la suite - - Auteur: CMA - Date : 2017-06-06

 

 

Headquarters : Amazigh World  (Amadal Amazigh), North America, North Africa

  amazighworld@gmail.com

Copyright 2002-2009  Amazigh World. All rights reserved.