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Tamazight, toute faite de poésie, tu es.

 

Minorée, marginalisée, sans le pouvoir, par un certain Pouvoir, la poésie tamazight demeure un art. Elle est l’art de s’exprimer, de communiquer, d’être en communion avec les siens, avec l’autre, avec les autres. A  celles qui l’ont suivies, elle est ainsi création et innovation. La poésie tamazight n’échappe point à la règle. Elle est la règle. Elle est l’expression, la sujétion du dit et du non-dit. Elle est la suggestion de quelque chose, une chose qui sous-tend une longue histoire, une identité combien profonde et millénaire. Elle est une façon de concevoir son monde. Elle est celle qui nous émeut de tous les temps.

Dans sa substance, sa subtilité, sa magnanimité, la poésie tamazight est toute faite de métaphores feutrées, de douceur exquise, d’une consistance incommensurable. Même très peu connue, elle est au firmament de la production connue à travers le monde. Elle est universelle. Elle est un souffle de vie constant. Elle n’est point focalisée, comme certains se plaisent à revigorer, sur l’amour, les sentiments et les choses intimes. Elle est l’expression du quotidien dans sa diversité, dans sa pluralité. Amedyaz -bu wawal- est craint. De l’amertume de cette vie, il ne garde qu’un substrat qui s’amenuise au fil des temps. Il est subrepticement cruel. Caustique, il colporte les choses qui le lient à la vie. Il est l’orfèvre du verbe. Da  isefsay awal. Uras illi  uxlal g ils. Il n’a pas d’épine sur la langue.Il fond et fait couler, comme le poison, la parole. Il porte des messages.  Sans état d’âme, il critique, juge prestement les affres du passé et du présent. Il est le témoin insoumis de son temps. Il est, derrière sa face cachée, un exhibitionniste forcené.

Son discours est feutré, imagé et fait dans une alchimie de bonheur. Chaque verbe, chaque mot ponctue allègrement la joie, la détresse, l’incertitude de l’instant. La vélocité et l’instantanéité des imedyazn, des inechchadn sont des moments d’un vrai bonheur. Les mots glapissent joyeusement dans tous les sons, dans tous les sens, font rêver, hallucinent par leur connotation sublime, intriguent par leur alchimie magique et hors du temps.

La parole a toujours été un supplice. Notre poète, notre amedyaz a bien raison de clamer tout haut, sans crainte, que:

« Awal mk ur imsasa idda aymyigir yuf ifesti
Bazz nk a yaqmu nna tiâamden ad iffegh ur ifssil »

La parole, si elle n’est pas bien ajustée va certainement se déséquilibrer. Dans ce cas, il vaut mieux s’abstenir de la proférer. Téméraire est la bouche qui la laisse sortir.
Il n’est point vacuité que le silence, l’amertume des temps présents.
Dans ces aires amazighes, la parole est engagement. Lourde de responsabilité, elle est. On ne peut pas se permettre de parler pour ne rien dire. On se lie par la langue comme les bêtes le sont par la corde. Le principe fondateur est ainsi défini. La parole doit être pensée, pesée, pertinente et percutante.

Les professionnels de la parole se définissent eux-mêmes comme des artisans qui sculptent le verbe et lui donnent des contours artistiques. Nous retrouvons plusieurs métaphores dans cet exercice. Parfois, ils se considèrent comme tapissiers, architectes qui construisent les édifices, agriculteurs qui, avant de semer, doivent choisir la semence et veiller à la préparation de la bonne terre.
C’est ainsi que le poète, s’adressant à celui qui veut parler, ne résiste pas à la tentation de lui prodiguer des conseils comme s’il s’agissait  de quelqu’un qui entame les fondations d’un bâtiment :

« A bu lsas ghzat  I  uyadir tged tamssumant
Id amrqqâ ghas lgherr agga isul ad ttuttine ».

 (Fais de ton mieux pour que les fondations soient aussi profondes que possible.
Car les constructions improvisées sont incertaines et condamnées à la ruine).

L’une des caractéristiques singulières de la culture orale des imazighen réside dans cette conviction profonde que le patrimoine est une œuvre et une propriété collective, ce qui explique cette notion d’anonymat que l’on retrouve dans toutes les créations artistiques. Les œuvres ne sont pas « signées ». En étant ainsi, elles portent le sceau de la collectivité et du groupe. Le tapis des ayt Wawzguit, celui des Igliwwa, des Iziyyan et d’autres encore. L’œuvre artistique s’identifie par référence au groupe. Le groupe domine. L’individu se fond dans le groupe. Aussi l’une des gravissimes  punitions qu’un individu puisse encourir à la suite d’un délit, pas n’importe lequel, est-il le bannissement, l’exclusion de son groupe.

Dans cette pénombre qui s’amenuise, qui s’évapore, ruminant certaines tranches d’une vie passée, le poète amazighe regarde ce qui se passe autour de lui, spectacle qui le met en émoi, hors de lui. Sa langue se perd, s’évanouit comme une parure magique qui disparaît lentement sous son regard qui vogue à perte de vue, qui perd la vue, qui se console éperdument dans cette fatuité qui nous encombre, qui nous lamine, qui fait de nous ce que nous ne sommes point, ce qu’on n’est pas, ce que nous ne serons jamais. A lui, il parle. Sa langue se délie et au mur il cause. Plusieurs l’écoutent. D’autres  ne peuvent comprendre ses propos. Je m’en vois ravi, comblé par cette douceur lénifiante. La poésie tamazight est ainsi faite. Il y avait des joutes oratoires, poétiques, parfois piquantes, pétillantes, entre certaines femmes, des joutes entre clans, des joutes factices, poignantes entre les imedyazn, parfois réelles contre celui qui ne daigne leur offrir le gîte et le couvert pour une nuit de passage où tout le village assiste à leurs démonstrations magnifiques, aux nouvelles qu’ils colportent et amplifient. Les nouvelles se propagent promptement dans les vallées et les monts. En très peu de temps, tout le monde est mis au courant. Terribles sont les imedyazn ! Tout le monde craint leurs diatribes piquantes. Même amghar qui arrive sur sa mule, goguenard, pourtant craint et respecté, ploie sous leurs regards sans concession. Les gens qui possèdent un grand troupeau se pressent, pantois, pour offrir l’hospitalité à ces imedyazn, bu-ughanim, ces poètes troubadours qui, de tous les temps, sillonnent les sentiers de nos terres, de notre terre de toujours.

La poésie est une manière de communiquer dans tous les domaines de notre quotidien. On peut tout se dire par mots magiques, par métaphores, par insinuations, par pudeur.

Annigh yan umenzu n umlal s ammas n yigr awa hejbat assalihin.  

Personne ne peut rien vous reprocher. Notre poésie se comprend  de mille et une façons. Dans la nature, le réel,  amedyaz puise ses expressions, ses allusions, ses métaphores. Sous toutes ses formes, la poésie reste, aujourd’hui encore, redoutable. Le poète est redouté. Emportés par la symphonie, la magie des mots, la compétition effrénée des joutes, nous restons éblouis, ébahis par de telles prouesses qui nous font oublier le stress du moment. Consolés dans notre chagrin, la poésie nous fait revivre. Que de bonheur sont faites ces soirées poétiques qui se prolongent tard dans la nuit ! Et que de vociférations, les chants actuels !

Ah, timawayine ! Le pauvre Muh nous les chantait. Il les tient de son pauvre père qui passait son temps à les scander derrière ses chèvres. Nos vieilles timawayine, nos timnatine commencent à disparaître, à s’évanouir avec la mort de nos poètes. Nous sommes envahis par ces diables de radios, de transistors que les bergers collent à leurs oreilles, que les gens, même les plus pauvres, se procurent en vendant un chevreau. C’est l’air du temps. Chaque époque a ses valeurs, ses hommes et ses femmes.

La poésie amazighe est toute d’actualité. Elle est d’acuité. Elle  jaillit du fond de l’âme amazighe. Lame de fond, du fond de l’âme, elle est irrésistible. Elle exprime une vision du monde. Elle s’exprime d’elle-même. Elle est cette manière d’être. Elle vomit d’un seul flot l’amertume, le plaisir, le vivre, le mal-vivre d’amour pour ce pays qu’elle chérit. Elle vocifère des expressions de profondeur. Elle est l’âme du pays. Le pays de toujours. Pays de nos jours. Elle est la langue du pays. Et, sans elle, rien qui vaille. Elle est le pays de nos rêves. Notre poésie est dans nos âmes. Notre façon de dire ce que l’on ne peut dire.

Moha Moukhlis, imperturbable dans  ses témoignages, porte ainsi une pierre angulaire à l’édifice qui se construit, à un puzzle qui se fonde, prometteur qui nous promet de passer  de ce que nous étions à ce que nous sommes et  resterons à jamais.
Timedyazin, timnadin, izlan, tiâjibin, timawayin, ahidus, ahwach, taguri, lemsaq, et tous les «  genres » pluriels que connaît la poésie amazighe sont ainsi les fragments les plus incontournables pour la connaissance de notre passé et de notre présent. De ce que nous sommes de tous les temps, ils en sont le verdict.
Téméraire, Moha, tu parcours ainsi nos profonds sentiers pour nous en garder le gros qui subsiste dans notre conscience, dans notre prise de conscience qui vont grandissants&hel


Auteur: Mohamed El Manouar
Date : 2007-11-29


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