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Pour nos parents, la situation actuelle du pays est bien meilleure par rapport à ce qu’il y avait juste au début du siècle dernier.

Un ancien mokhazni du caïd Mokhtar , de Chiadma, dans la région de Mogador, m’a dit un jour qu’il n’y a plus le Makhzen qu’il avait connu au pays .

Le caïd l’envoyait faire « al-baht »,l’enquête, et lui rapporter autant d’argent qu’il pouvait sous peine d’être sévèrement puni.

Lorsqu’il arrive chez quelqu’un , celui-ci doit l’héberger et lui payer sa commission , « ssoukhra »,que le mokhazni fixe lui-même selon son bon vouloir, puisqu’il n’y avait pas encore de salaires au Maroc, ce qui sera introduit ultérieurement par les colons français .

Et même une fois que les français avaient commencé à payer les commis du Makhzen , ces derniers ont continué à percevoir leurs commissions, "soukhra » car les habitants ne savaient pas qu’ils étaient payés par l’Etat d’où ce qu’on appelle aujourd’hui la corruption , reste de la superposition de deux systèmes d’administration et de rémunérations.

Pour jouir de l’audience royale , il y a toute une liste de commissions à payer et le roi ne donne la parole à l’intéressé qu’une fois qu’il a demandé si tous ses hommes sont payés : celui qui s’occupe de l’eau des ablutions, loudou,celui qui donne aux invités à laver leurs mains avant les repas, moul ttass, celui qui donne du blé au cheval de l’invité, moul lâalf, celui qui s’occupe de la tente, moul lghitoune, le cuisinier, tabbakh, le coiffeur, etc .

Tous les services du Makhzen étaient payants .

Si le concerné ne veut ou ne peut pas payer, le mokhazni l’attache à un poteau ou le ligote et le laisse sous le soleil ou au froid sur la place publique jusqu’à ce que quelqu’un de sa famille ou du village vienne payer pour lui avec un plus pour le retard.

Une fois , en allant dans un village en hiver,il y avait eu la crue de l’oued ,ce qui l’obligeait d’y rester trois jours .

En revenant, le caïd lui dit « alhmar(l’âne que tu es)où es-tu passé pendant tout ce temps ? » .

Il ne les appelle jamais par leur nom mais uniquement par « alhmar ! »( ’âne !)

Il y avait avec lui un autre mokhazni du nom d' Ifis(l’hyène en berbère, mais c’est au masculin et non au féminin).C’est le seul que craint le caïd lui-même car c’était un homme terrible et impitoyable.

Les mokhaznis des caïds sont souvent des brigands et des criminels qu’il recrute pour terroriser et voler les gens .

Souvent lui-même était un coupeur de route qui a fait sa fortune par le vol et le crime.

Ils avaient juste une pièce avec un clou fixé au mur pour chacun f pour y accrocher son panier où il doit avoir sa propre nourriture même s’il est cuisinier chez le caïd.

Une fois, Ifis a piqué une colère et il a quitté la maison du caïd sans son consentement.

Trois jours après, le caïd envoie cet homme et un autre et leur ordonne de le ramener mort ou vivant.

Lorsque le caïd punit quelqu’un, deux hommes le tiennent par les mains et les pieds et un troisième le frappe avec un fouet fait par la queue d’un taureau.

Le caïd va faire un tour à l’intérieur de son Riad, discuter avec qui il veut et si jamais il oublie que ses Mokhaznis sont en train de punir quelqu’un dans son Majlis (bureau), ils risquent de le tuer avant son retour car ils n’ont pas le droit d’arrêter sans l’ordre du caïd.

Nos deux Mokhaznis connaissent très bien Ifis. Il peut les tuer tous les deux si jamais ils osent frapper à sa porte et lui dire qu’ils viennent l’arrêter.

Ils ont décidé de se cacher jusqu’à la nuit, sautent par-dessus le mur et attendent qu’il sorte de la pièce. Effectivement, au bout d’un moment, il sort de la pièce pour aller au WC portant juste une chemise et sans arme.

Ils lui sautent dessus de tout leur poids et l’attachent rapidement.

Il leur ordonne de le détacher, de le laisser s’habiller et de prendre son arme car lui, il n’a pas peur du caïd.
Il les accompagnera en homme libre. Effectivement, ils l’ont lâché par peur, a mis ses habits, pris son arme et les a accompagnés dignement.

Le caïd ne lui a pas adressé la parole et, une fois sa colère passée, comme punition, il ne l’envoie plus faire des enquêtes, là où il peut gagner plus d’argent.

Ifis est le compagnon de longue date du Caïd et il sait qu’il n’osera jamais se passer de ses services.

C’est lui qu’il envoie pour liquider ses opposants.

En plus des coups de fouets, on fait travailler le prisonnier en plein air dans les champs du caïd qu’il fasse chaud ou qu’il pleuve.

Les paysans sont obligés de venir travailler pour le caïd à chaque occasion, dans sa Twisa, travail collectif bénévol.

Le Mokhazni suit les moissonneurs à dos de cheval et ceux qui s’attardent reçoivent les coups de sabots du cheval.

S’ils veulent boire, ils sont obligés de pousser le sang de ceux qui saignent par le nez, par le revers de la main, pour pouvoir boire un peu d’eau chaude exposée au soleil, en plein été.

Comme repas, ils ont droit juste à un couscous d’orge et au petit lait (« Ibrine d Oughou »).

Ceci explique largement la peur au ventre de nos parents, peur qu’ils nous ont transmise et qui est difficile à surmonter pour parler d’une révolte ou révolution.


Auteur: Mohammed Hifad
Date : 2016-10-12


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La plume de Mohammed Hifad
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