Arabe
English
 
 
 
 Editoriaux
 Lu dans la presse
 Opinions publique
 Bréves
 Rendez-vous
 Interviews
 Flashs
 Courrier des lecteurs
 Sondages
 Forum
 Journal du rire

Contactez nous

Choses vues au Darfour, par Bernard-Henri Lévy

C'est un pick-up Toyota, sans vitres ni plaque d'immatriculation. Il est venu me prendre, à la tombée de la nuit, à Bahaï, la dernière ville du Tchad avant l'entrée au Darfour. Et il s'est arrêté, pour ne pas embarrasser les humanitaires qui m'hébergent, une centaine de mètres plus loin, devant le baraquement poussiéreux qui fait office de poste de police. Il y a là Otman, le chauffeur, très jeune. Quatre hommes armés, sur la plate-forme arrière, juchés sur des ballots de pain et encapuchonnés dans de longs turbans sans couleur. Et il y a là un cinquième homme, leur commandant, qui parle quelques mots d'anglais et, sans préambule, dans l'obscurité, me tend son téléphone satellite Thuraya.

Au bout de la ligne, Abdul Wahid Al-Nour, le patron de la Sudan Liberation Army (SLA) avec laquelle je suis en contact depuis Paris et qui est l'une des deux armées rebelles à avoir refusé, il y a un an, les accords de paix d'Abuja. "Pardon pour le retard, commence-t-il d'une voix rendue presque inaudible par l'écho de la tempête de sable qui souffle depuis le matin. Mais nos téléphones sont écoutés. Le corridor que nous avions prévu pour votre passage a été coupé, hier, par une colonne de 4 000 janjawids. Il a fallu en imaginer un autre. Vous comprenez ?" Je comprends, oui. Mais les janjawids ici... Les terribles miliciens à cheval du régime islamiste de Khartoum venant semer la terreur jusque dans cette zone, au nord de la frontière, dont on m'avait dit, à N'Djamena, qu'elle était gagnée à la cause de la guérilla... C'est une première information.

Un bref arrêt, avant de partir, près d'une hutte de chaume où sont entreposés des fûts d'essence que des enfants chargent, en silence, à l'arrière du pick-up. Un autre, un peu plus loin, toujours côté tchadien, dans une case, invisible depuis la piste tant elle est ensablée, où nous prenons des couvertures. Et en avant vers le Soudan, province du Darfour, où nous roulons à toute allure, souvent phares éteints, dans un désert de cailloux, de ronces, de sable durci par le gel, d'arbres morts qu'Otman évite, chaque fois, en braquant à la dernière seconde. Il fait froid. Cela secoue. A tour de rôle, avec le photographe Alexis Duclos, nous prenons place à l'avant, près du chauffeur, où l'on voit mieux venir les cahots. Les hommes, à l'arrière, fument ou somnolent, la kalachnikov entre les genoux. De temps en temps, sans raison apparente, l'un d'eux se fige et se met aux aguets. Un autre tire sur une antilope et se fait engueuler parce qu'il gaspille une cartouche.

Très vite enfin, après que la tempête s'est calmée et que la lune s'est dégagée, on distingue les premières traces de villages brûlés que la terre a commencé d'absorber. Ces cercles de suie noire... Ces tas de branchages et d'épineux jetés sur les charniers tels d'humbles mausolées... Ce seront, cette nuit-là, les seules traces de présence humaine sur cette terre désolée : comme si, dans cette partie nord du Darfour, l'entreprise de purification ethnique qui est le noeud de l'affaire et oppose les cavaliers "arabes" aux tribus "noires" Zagawha, Tunjour et Fur était en passe de réussir...

Il fut un temps où les guerres se livraient de part et d'autre d'une ligne de front avec ennemi clairement identifié, territoire à prendre ou défendre, escarmouches. Il y eut le temps, ensuite, des guérillas qui tenaient la campagne tandis que les gouvernementaux se concentraient sur les villes et les grands axes. Au Darfour tel que je le découvre, il n'y a pas de ville. Pas d'axes, grands ni petits. Il n'y a même pas de check points, ces marqueurs minimum de l'espace qui disent un peu où l'on se trouve. Juste le désert. Juste des armées fantômes qui se frôlent et se contournent. A commencer par notre unité qui, toutes les demi-heures environ, fait halte.

Otman, alors, branche son téléphone. Déploie sa petite antenne et cherche le satellite comme un sourcier le puits. S'ensuit une courte conversation avec d'invisibles éclaireurs. Et selon ce qu'on lui dit, selon la présence ou non de janjawids ou, dans la zone de Jebel Moun, de combattants du JEM (Mouvement pour la justice et l'égalité), le mouvement de guérilla rival, il repart, revient sur ses pas, oblique ou même, à deux reprises, s'arrête. Les hommes, alors, descendent. Etendent une natte à même la caillasse. Et s'endorment là, aussitôt, enroulés dans des couvertures, en attendant qu'un nouvel appel vienne dire que le danger est passé. Nous roulons ainsi quatorze heures. L'équivalent de 400 km. Et c'est le lendemain, vers midi, que nous arrivons à Amarai où nous accueille, entouré des sages en robe blanche, un mince et élégant personnage, vêtu d'un anorak bleu passé sur un pantalon militaire : le patron politique de la zone, Mustafa Adam Ahmadai, dit Rocco - son nom de code à l'époque, bien avant la guerre, où il était un officier de haut rang dans les services de renseignement du Soudan.

Amarai est une zone libérée où se sont regroupés les rescapés des massacres des villages voisins. Le scénario est toujours le même et recoupe celui des réfugiés que j'ai, avec François Zimeray et la mission française de Urgence Darfour, interrogés, les jours précédents, dans les camps tchadiens de Goz Beida. Les janjawids arrivent, généralement, à l'aube. Ils jettent des torches dans les huttes. Défoncent, à coups de masse, les hautes jarres de terre cuite qui laissent échapper, puis s'enflammer, des flots de mil ou de sorgho. Ils tournent autour des brasiers, avec des hurlements terribles. Ils arrachent les enfants des bras des mères pour les jeter vivants dans la fournaise. Ils violent les femmes, les battent, les éventrent. Ils rassemblent les hommes et les achèvent à la mitrailleuse. Et, quand enfin tout a brûlé, quand il ne reste du village que des ruines éparses et fumantes, ils regroupent les bêtes apeurées et les emmènent vers le Soudan. Mes témoins ont un nom. C'est Hadja Abdelaziz, 30 ans, 6 enfants, dont 2 qui ont péri dans l'attaque du village de Khortial. C'est Fatmah Moussa Nour, 28 ans, qui a perdu, elle, son mari, dans le bombardement, en octobre, de Beirmazza. Ce sont des femmes et des hommes ordinaires dont les récits vient s'ajouter à ceux que recueillent, depuis quatre ans, les organisations de défense des droits de l'homme. Avec, néanmoins, deux variantes importantes.


Auteur: Bernard-Henri Lévy
Date : 2007-03-12
Source : Le monde du 12/03/2007


Suivez-nous sur Facebook
 

 
Communiquer
Partager sur Facebook avec vos amis-es
 
 
La plume de Bernard-Henri Lévy
Envoyer l'article à un ami
Article lu 13271 fois

 

Les commentaires : Important :Prière de noter que les commentaires des lecteurs représentent les points de vue de leur auteurs et non pas d’AmazighWorld; et doivent respecter la déontologie, ne pas dépasser 6 à 10 lignes, critiquer les idées et non pas les personnes, êtres constructifs et non déstructifs et dans le vif du sujet.

 
Votre commentaire ici :
Nom
Email (votre email ne sera pas affiché)
Titre
Commentaire
  Sécurité : copier le code suivant drit6uus ici :  
 
 

 

D'autres articles :

Le message de DONALD TRUMP Aux africains
Auteur: Amazighworld - Date : 2019-05-12 - Source : Le monde du 12/03/2007

France : Visibilité événementielle
Auteur: Mohammed Hifad - Date : 2018-12-03 - Source : Le monde du 12/03/2007

Rwanda est au premier rang en Afrique
Auteur: Amazighworld - Date : 2018-06-18 - Source : Le monde du 12/03/2007










Le Supertanker américain contre incendie a atterri en Israël
Auteur: Amazighworld - Date : 2016-11-25 - Source : Le monde du 12/03/2007

Israël se brule et ses voisins arabes se réjouient
Auteur: Amazighworld - Date : 2016-11-24 - Source : Le monde du 12/03/2007



 

Headquarters : Amazigh World  (Amadal Amazigh), North America, North Africa

  amazighworld@gmail.com

Copyright 2002-2009  Amazigh World. All rights reserved.