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Tamazighte: une culture et une civilisation
 
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TINU ou Hymne à la poésie amazighe

Critique littéraire.

         Le poète Mohamed OUAGRAR a accouché enfin d’une œuvre de maturité : TINU.  Sa traduction en amazighe de En attendant Godot (voir notre article publié dans Al Bayane du 2 mai 2007) ou encore son premier recueil  TINITIN ont été les prémisses d’une création prometteuse. TINU est un diptyque composé de deux poèmes : TINU (342 vers) et WAZ (46 vers). Conjugués avec les blancs et les silences, ces vers suffisent pour engendrer une esthétique poétique singulière chantant les noces des mots en langue amazighe.

Qualifier l’acte de créer chez Mohamed OUAGRAR d’accouchement n’est pas une provocation ni un jeu de langage ; il s’agit bien dans sa poésie d’un mélange de plaisir et de souffrance dans lequel on reconnaît l’acte d’accoucher. Bien que l’acte de créer est intime et solitaire, la lecture du poète de ses poèmes, lors des différentes rencontres consacrées à la poésie, trahit les sentiments et les conditions de sa création. Lors de la lecture de TINU en public, Mohamed OUGRAR souligne bien par l’accentuation et la diction de ses vers un effort physique grave qui laisse entrevoir par moments de légers sourires. Il montre  que la poésie amazighe ne peut être saisie qu’à travers ses sonorités, sa matérialité acoustique : la communion avec les mots se fait par la rencontre d’une lecture et d’une écoute. Le poète redonne ainsi à la poésie amazighe son caché originel : une poésie orale et spirituelle.

Ecrite, la poésie d’OUAGRAR garde les traces de l’oralité, de son originalité. Les blancs (les silences) qui traversent les deux poèmes, soulignent ce besoin, pour le poète comme pour le lecteur, de maitriser la parole naissante. Le premier interrompt la voix poétique, qui parle en lui, pour donner aux vers un nouveau souffle par des pauses acoustiques. On reconnaît là l’alternance de la voix et du silence de l’improvisation poétique  des Inddamns et des Imarirns dans l’Ahouach de l’Anti Atlas. La poésie amazighe pour qu’elle soit authentique doit retrouver sa condition originelle. Quant au récepteur des poèmes, il éprouve un besoin de silence pour assimiler le foisonnement des images et des évocations que révèle la voix du poète. En effet, la parole écrite s’évanouit dès sa lecture mais elle s’écrit en revanche dans l’âme où elle reste indélébile. La « relecture » de la poésie doit rester silencieuse car elle favorise le dialogue avec soi. La communion entre le poète et son auditoire n’est possible que dans des moments sans paroles. Les blancs dans le recueil TINU sont une composante de la création poétique.
Toutes ces considérations préliminaires me permettent de dire que le poète Ouagrar a réussi le mariage entre un thème aussi banal que l’amour et une forme originale qui est la sienne, celle de la poésie amazighe. Je vais sans doute décevoir aussi bien le poète que la troupe théâtrale, sous l’égide de l’association Assays n imal, qui s’est inspirée de TINU pour monter sa chorégraphie, en soutenant que les deux poèmes de TINU sont plus qu’un hymne à l’amour. En effet,  sur le plan dénotatif, les titres des deux poèmes traduisent déjà la signification voulue par l’auteur et attendue par le lecteur : les titres TINU et WAZ sont sous forme d’icônes  de calligraphies représentant des corps féminins et masculins  entrelacés et en mouvements. C’est une sorte de commentaire iconique voulu par le poète, qui oriente la lecture vers une thématique du sensuel que la chorégraphie a bien traduite. D’autre part les sens littéral et dénotatif des mots «TINU» et «WAZ» s’inscrivent également dans cette perspective. TINU signifie littéralement « celle qui m’appartient » et  WAZ, «l’unique, la  singulière ». Le poète chanterait donc un amour passionnel et possessif transformant l’autre en objet de beauté. D’ailleurs la femme aimée, chantée dans les deux poèmes, n’a pas de voix ;  elle est sollicitée comme corps anonyme (voir le champ lexical du corps dans les deux poèmes), comme objet du désir, voire de dévoration : le poème TINU ne s’achève-t-il par sur une image digne du cannibalisme ? 


«ccigh takat
sugh  tiymi ns
ssummgh…
adif n tayri nnunt
wak wak amt a tinu! »

« J’ai dévoré le feu
Bu son jus
Sucé…
La moelle de ton amour
Ô toi, ma chère ! »*

                                         
Cependant, réduire la poésie de Mohamed Ouagrar à cette lecture, c’est ne pas reconnaître le génie de ce poète. Cette reconnaissance ne lui appartient pas, car son recueil ne lui appartient plus, il est devenu une chose publique. Ce que chante le poète dans TINU et WAZ, n’est ni l’amour ni le corps d’une femme, mais sa langue dans sa forme la plus noble, la poésie. Il a réussi à inverser le rapport entre la forme et le fond dans l’acte de création poétique : le thème devient un prétexte pour la forme ; autrement dit, l’hymne à l’amour d’une femme se transforme en un prétexte au service de la création poétique amazighe. En effet, cette tension entre l’amour et la poésie est revendiquée par le poète même dans un de ses élans lyriques dans TINU : 


« nkki a tinu
rad as d nluh taffa
i tguri nm
nsnir gis anTTar
s gar tagallit
nsrut gis agwmmay
nsghus as askkil
nzuzzr awal
llmgh gisnt izli
tamawayt
d ttiyt nnunt
ar sisnt aTTugh amarg
i ayt ikaln…»

« Moi ma chère
J’abattrai la meule
De tes mots
J’en trierai tant
Sans engagement
J’y battrai le son
Nettoierai la lettre
Sèmerai la parole
Tisserai un couplet
Un doux chant
Et ta mélodie
Pour prodiguer ma romance
Aux mortels… »

         Nous retrouvons dans ce passage la suprématie de l’esthétique littéraire sur la beauté d’une femme qui reste un motif de création que représente cette belle image de tissage qui renvoie à la création poétique :

« nzuzzr awal
llmgh gisnt izli
tamawayt
d ttiyt nnunt »

« Je sèmerai la parole
Je tisserai un couplet
Un doux chant
Et ta mélodie »

Le poète opère un choix  entre le monde physique dans lequel s’inscrit le corps de la femme et sa poésie :

« asiyamt akal
ajjiamt iyi d awal »

« Prenez la Terre
Laissez-moi le Verbe »

Le choix est clair : la femme et le monde disparaissent et ne laissent transparaitre que la langue, ils deviennent  poésie. Comme la femme, la poésie est capable de créer, de créer avec des mots son propre univers et sa propre beauté : TINU devient poésie. Par quels procédés  Mohammed OUAGRAR opère-t-il cette alchimie esthétique ?

         Il faut d’abord souligner que si les deux poèmes, TINU et WAZ, révèlent  une certaine modernité par leur forme, (par l’usage des silences et des blancs dont nous avons évoqué l’aspect esthétique), l’abolition de la ponctuation est un autre moyen qui donne à la voix poétique l’élan originel, celui de l’oralité. La diction devient alors modulable et par conséquent les significations aussi. Cette liberté est génératrice de beauté poétique au sens aristotélicienne (c’est-à-dire la beauté de la langue qui se réfère à elle-même). La liberté dans le rythme est conjuguée aux jeux des sonorités : des rimes au début et à la fin des vers (« assays d imourig / aqqa d walig), des allitérations, (« nsghus gis askkil »), des assonances (« a tagzzoumt n tasa nu ») ; cette liberté est conjuguée également au jeu des répétions et des refrains  utilisés surtout comme relais entre fin et début des pages. En effet  les vers des deux poèmes s’adaptent à l’espace de la page ; et c’est là encore un aspect de la modernité de la poésie de Mohamed Ouagrar. Le poète a donc su donner à la langue amazighe les potentialités esthétiques autres que  celles du traditionnel moule de l’amarg.

Cependant, ces  nouvelles potentialités ne se limitent pas à la matérialité de la langue mais englobent également l’imaginaire culturel. Aussi le poète ne s’intéresse-t-il pas au corps de la femme comme chair mais comme idée. Il évoque le corps sensible pour l’admirer dans sa représentation et non dans sa matérialité ; le corps devient prétexte pour  goûter à la sensation du beau absolu ; c’est là la force de la poésie du poète OUAGRAR. La femme n’existe pas en tant que référent mais en tant que mots dialoguant avec l’imagination du poète. Ainsi, chaque lecteur s’arrête aux mots pour admirer non pas la femme-corps mais la femme dite, celle des mots. Le corps de la femme chantée reste abstrait malgré  des évocations partielles et impressionnistes tels «tidmarin = la poitrine», « alln, les yeux», « tawnza, la frange », «tinfurin, les lèvres » ;  c’est un corps statique  comme une statue grecque qui fixe son regard sur le poète, (voir le champ lexical de « iZri,  le regard » dans les deux poèmes).  Il s’agit donc de deux regards croisés, celui du poète et celui de sa bien-aimée ;  de ces deux regards naît  un troisième : le regard intérieur du poème, un regard réflexif sur la langue maternelle engendrant la poésie. Ce regard poétique s’exprime par des images, des évocations incarnées dans les mots. Le regard de la femme ne fait qu’aider le poète à créer et non à aimer, l’amour n’est qu’un motif. Le seul lien entre la femme et la poésie qu’elle inspire, c’est la beauté. La beauté de la femme chantée est un prétexte pour accéder à la beauté tissée par les mots  telle celle-ci :


« gigh nn situnt
udm n waddag n
wargan
d ugJJa f ittrs
aylal agwrram »

« J’invoque en toi
La majesté
De l’arganier
Son auguste branche où
Repose le saint oiseau »

La magie poétique engendrée par les images créées par les mots dans ces vers fait oublier la femme aimée pour n’admirer par réminiscence que des éléments de l’espace culturel amazighe. L’esthétique qui se dégage de TINU et de WAZ puise donc ses matériaux dans divers champs de la culture amazighe : l’agriculture, le temps, la religion et la langue. Le corps d’une femme, qui n’a pas de nom, permet au poète de convoquer et d’évoquer des images dévoilant la beauté de sa culture et de sa langue. Mohamed OUAGRAR a réussi à  échapper à la tentation des clichés, car l’écueil  des stéréotypes est l’obstacle majeur à toute création véritable. On retrouve cependant un seul usage de cette facilité poétique au début de TINU, quand le poète puise dans la mémoire collective pour amorcer son poème :


«igh ar isghal yan
ar tnt isghal
urta Iluzzant
urta yuDDr imiss
ig asnt ifrg
yut takrrayt
izmr tnt »

« Il faut les mesurer
Les choses de la vie
Avant qu’elles ne partent
En éclats ou que l’outil
Fasse défaut
Il faut les border
Et bien jouter
Pour les conforter »

          Il s’agit bien d’une sagesse populaire sur la prudence. Cependant puisque c’est la seule attestation du reflet explicite de la mémoire collective, on peut y voir les traces des rituels de la poésie orale qui inaugurent le chant amazighe par une prière à connotation religieuse telle  « Bismillah…, au nom de Dieu » ; une prière qui sollicite l’inspiration,  un aspect moral qui puise  sa force dans le rituel du chant de  l’assays.

Aussi le poète s’appuie-t-il sur la mémoire collective au début des deux poèmes avant de puiser dans son imagination pour tisser des images originales. Les deux textes foisonnent de touches esthétiques originales. L’un des procédés de création dont use le poète est le choc des champs lexicaux de sphères différentes. Je me limite au rapprochement du sacré et du profane. Le serment, par exemple qui appartient au champ religieux, est désacralisé et devient profane :


« ad awnt ggallgh
s tanna darunt
iTTafn atig
asays d imurig
aqqa d walig
imndi d wakal… ».

« Je te jure
Sur tout ce qui
Pour toi est cher :
L’assays et l’amarg
La noix et la coque
La récolte et la terre »

 La preuve de l’amour se trouve ainsi liée à l’identité culturelle et non plus à une garantie sacrée. On retrouve le même choc dans le traitement du temps religieux. En effet « Takwzin,  prière de l’après-midi », « Tiwwutci,  prière du soir », « TiyyiDs, dernière prière de la nuit» qui ont des connotations religieuses, renvoient dans WAZ à des activités profanes et non religieuses : à l’agriculture (Tuga, l’herbe) ou encore au chant (Assays).

L’esthétique de Mohammed OUAGRAR se révèle donc dans cette tension qui  traverse les deux poèmes, entre la femme aimée et la langue poétique. Tension dans laquelle la langue, « awal », finit par se confondre avec « tinu », (Comme dans le poème de Paul Eluard, « La liberté », où la liberté prend corps dans la femme.) ; « TINU », titre en  majuscule devient dans le corps du poème un simple mot en minuscule « tinu », un mot poétique.

         Mohamed OUAGRAR est un poète authentique à découvrir. Il possède un souffle poétique original et originel, puisant dans sa culture le matériau de sa création, sans tomber dans les stéréotypes imposés parfois par une pollution culturelle ambiante. C’est un poète qui chante, pour lui-même, les mots de sa mère-culture. C’est un dialogue avec soi à la recherche d’une communion avec les mots de sa langue mais également d’un  partage avec l’autre. Cet autrui ne peut être qu’universel, car sa poésie l’est. TINU est une parole qui exhibe une esthétique à la fois singulière et universelle, un hymne aux noces des mots amazighes.                                                                                                                                                                                                                                        

Mohammed AMARIR
* La traduction des extraits en amazighe a été faite par Lahcen NACHEF.




Auteur: Mohammed AMARIR


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