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Tamazighte: une culture et une civilisation
 
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Observatoire de la presse

Remarques sur le livre « Tamazight, la constitutionnalisation ou la mort » De M. El Manouar

Par Hha Oudadess (Rabat)

Introduction :
Ce sont des remarques, faites en privé à l’auteur, qui sont à l’origine de cet écrit. Il m’a invité à en faire part publiquement lors de la présentation de son livre au siège de l’association Asidd de Meknes le 17 Octobre 2006. Le livre s’intitule « Tamazight, la constitutionnalisation ou la mort » ; chez Editions et Impressions Bouregreg, Rabat (2006).
            Certains lecteurs m’ont fait part de leur désaccord avec le titre qu’ils auraient voulu à connotation entièrement positive ; en invoquant, par exemple, l’officialisation –et non seulement la constitutionnalisation- assortie de l’obligation. Peut-être alors qu’un premier titre abandonné aurait encore plus déplu à savoir « Requiem pour l’officialisation de Tamazight » vu qu’un requiem est évidemment post-mortem. Cette idée de requiem supprimée dans le titre actuel se retrouve cependant encore dans un paragraphe en page 24 :

« Elle est [cette contribution] un prélude à une sorte de requiem (une plaidoirie à titre posthume, si l’on puit dire) pour l’officialisation de Tamazight qui s’inscrit parfaitement dans un débat multinational, auquel même les grandes démocraties n’échappent pas. »

Pour ma part, ce qui m’aurait déplu c’est un titre qui laisse complètement indifférent, qui n’interpelle pas. Et ce n’est pas le cas ici.

            J’ai par ailleurs apprécié que l’auteur mette en exergue un extrait du discours royal d’Ajdir (page 9). Je n’en prends que les trois dernières lignes :

« La promotion de l’amazighe est une responsabilité nationale, car aucune culture ne peut renier ses racines historiques … »

Et ce pour rappeler aux Abbas El Fassi, Lamrini, A. Boutaleb, Jirari, El Jabri, et autres Saâf, Soufiani et Benabellah, ce que devrait être leur tâche : La promotion de l’amazighe. Il est grand temps qu’ils reviennent sur le droit chemin, qu’ils témoignent du respect au Pays, à la Nation et au Roi. Au lieu de s ‘en tenir à l’interprétation fallacieuse « c’est l’affaire de chacun » qui leur permet de secréter leur venin, leur discorde et leur anti-nationalisme. Et aussi, quant à ceux qui hypocritement et doctement vous sortent « un dahir, ce n’est pas une loi » afin de faire obstruction à toute application concrète sérieuse, qu’ils se souviennent du nombre de fois qu’ils ont tendancieusement fait référence à la charte dite nationale (sur l’enseignement) qui n’est pas non plus une loi. C’est pour dire que nous n’avons pas, en face, des interlocuteurs véritables mais des anti-amazighs notoires, invétérés, incurables et malintentionnés ; et avec lesquels un dialogue constructif est illusoire. De toute façon, toutes affaires confondues, le monologue est devenu leur spécialité.

            Ensuite vient la préface de A. Bougrine. Elle est concise, percutante et limpide. Elle commence par un proverbe chinois (page 13) : « Il vaut mieux allumer une bougie que de râler contre les ténèbres ». Ce proverbe est à méditer. C’est un message pour tout Amazigh qui  se considère un tant soit peu comme tel. Il devrait l’inciter à entreprendre une action aussi petite soit-elle, au bénéfice de Tamazight, au lieu de broyer indéfiniment  des récriminations sans résultat.

            Concernant la rédaction, j’ai eu le privilège de lire une trentaine de pages qui sont à l’origine de ce livre. Elles étaient suffisantes pour les militants et pour reposer le problème, pour la énième fois, auprès des instances avisées. Maintenant, le livre est bien documenté et argumenté. Il est de lecture aisée malgré une multitude de nombres et de pourcentages. L’auteur a réussi le tout de force d’établir un équilibre entre le ‘trop technique’ et le ‘trop facile’.

            Voici maintenant des commentaires, souvent succincts, sur quelques points qui ont retenu mon attention lors d’une seule lecture. Ce n’est pas du tout un examen systématique chapitre par chapitre des quatre parties qui constituent le livre.

Commentaires :
Au chapitre 1 de la première partie, El Manouar rapporte (page 32) une affirmation, oh combien judicieuse de Louis-J. Calvet :

« En fait, déjà, les langues sont au pouvoir politique ou ne sont pas des langues »

C’est dire que la barre n’est pas encore explicitement assez haute dans la majorité des revendications amazighes. On apprend aussi, dans ce chapitre, que Molière, Balzac, Chateaubriand, George Sand, Platon, … qu’on nous faisaient étudier et apprécier étaient partisans d’une dichotomie nette entre ‘les langues nobles’ et ‘les vulgaires dialectes’.

            Sont également soulignées les raisons théologiques qui, comme chez nous, ont été utilisées pour un classement totalement erroné des langues. A ce propos l’auteur écrit (page 36) :

« Les raisons théologiques semblent justifier cette dualité qui a dominé le XVIème siècle européen. L’hébreu était alors considéré comme la langue première, la langue sacrée et l’on s’efforcera de chercher des filiations parfois rocambolesques avec celle-ci. La théorie de la pyramide montre que seules quelques langues, l’élite qui englobe généralement le latin, le grec et l’hébreu sont au sommet et subséquemment, la pluralité, c'est-à-dire, toutes les autres sont an bas de l’échelle ! »

            Le chapitre 2 (première partie) commence par une citation, de M. Chafik, dont voici la première phrase :

« La jeunesse marocaine cultivée paraît avoir bien compris que son engagement  en faveur de ‘timmuzgha’ s’inscrit dans la durée, et en dehors des arènes politiciennes telles qu’elles ont été délimitées au cours du dernier siècle »

L’auteur nous gratifie ensuite d’une sentence  profonde où il est question d’indépendances dépendantes :

« La revendication linguistique, la réhabilitation des langues maternelles, régionales sont aussi un instrument d’émancipation. Il est évident que la libération ne se conçoit pas uniquement en termes politiques et économiques. Elle est d’abord identitaire, linguistique et culturelle. Les indépendances qui se sont faites en dehors de cette revendication restent formelles et dépendantes.

Il nous donne aussi des exemples d’ailleurs qui nous rappellent des comportements de certains des nôtres (page 49) :

« Pour un peuple qui a perdu sa liberté, la langue est comme la clé de la prison »
(M. Sagreste)

« Nos compatriotes instruits ne doivent pas avoir honte de parler letton, de penser en letton et d’écrire en letton »
(K. Valdemars)

            Au Chapitre 3 (première partie), le lien organique entre la langue et le pouvoir est repris, cette fois par la bouche de C. Hagege (page 53) :
 
« La langue s’inscrit d’une façon directe ici comme un moteur des pensées, des cultures et des civilisations ». « La langue est partout au sein du pouvoir et le pouvoir est partout au sein de la langue ».

Puis nous sont rapportés les efforts déployés pour faire revivre l’hébreu et son choix comme langue nationale en 1948. Le contexte est autrement complexe qu’en ce qui concerne Tamazight –encore vivante- aujourd’hui. Mais des choix courageux ont été faits. Et les humoristes ne se sont pas empêchés de plaisanter. Ainsi, Ephraim Kishon avait lancé que les enfants « enseignèrent aux parents leur langue maternelle».
El Manouar écrit alors un court paragraphe (page 55) qui pose une problématique profonde. Il convient certainement de la considérer avec attention :

« La langue était ainsi dans une sorte de glacière gardée par le peuple pendant plusieurs millénaires. En la rendant langue officielle, elle a permis de créer, à son tour, le peuple. »

            Du chapitre suivant, je garde  seulement une sentence (page 67), en une seule phrase-paragraphe, où l’auteur concentre tout le danger que peut engendrer la vision unitariste et exclusiviste d’une société :

« Les politiques identitaires et les langues exclusives, on ne le répétera pas assez, sont susceptibles de radicaliser des communautés entières et dégager une haine capable de menacer la paix et le développement. »

            Le sixième et dernier chapitre de cette partie reprend, encore une fois, le lien entre le pouvoir et la langue. Cette dernière est regardée ici comme instrument de domination. El Manouar écrit (page 69) :

« Nous avons essayé de montrer que la langue fut, et est encore un moyen de domination qui se fonde sur une idéologie minutieusement élaborée en amont et mise en œuvre en aval dont l’objectif essentiel est d’assurer la conquête d’un espace déterminé, la domination de groupes définis .»

Il est impératif d’examiner le cas du Maroc –en fait, de toute l’Afrique du Nord- sous cet angle. Il ne faut pas s’arrêter à dire que le parti de l’Istiqlal ou de   l’USFP est entrain d’arabiser. Il faut décortiquer le pourquoi, le dénoncer, s’y attaquer et  l’extirper.
            L’auteur met ensuite l’accent sur l’un des fondements de tout colonialisme (page 76) :

« En effet, la première tâche consiste à imposer la langue ‘noble’, celle des nouveaux maîtres et/ou de la nouvelle religion. L’une des techniques utilisées dans cette manœuvre de restructuration des nouveaux territoires réside, bien sûr, dans le mépris des langues locales, donc de leurs locuteurs, de leur histoire, de leur culture. La politique de la table rase du passé est l’apanage des conquérants qui s’investissent illico dans les nouvelles nominations de communautés, de lieux. »

 

            La deuxième partie est constituée de deux chapitres. Y sont donnés des exemples, des pourcentages, des articles de constitutions, … . La lecture en est bien édifiante. Il est presque impossible d’en prendre et d’en laisser pour une présentation rapide. J’en retiens cependant (page 93) que 91 pour cent des états sont dans une situation de multilinguisme. Il y en a donc assez des prophètes de malheur qui ressasse les cas de la Belgique, de la Suisse et du Canada, en insistant sur des problèmes –parfois réels- et sur le spectre de la division et de l’éclatement.

            La troisième partie traite de l’Afrique du Nord. L’on peut considérer que la situation est claire, que tout a été dit ; surtout après ce qui précède et qui apporte un éclairage international. Mais certains faits m’ont interpellé et je tiens à m’exprimer là-dessus.
            Au début du chapitre 1, l’auteur nous livre une attitude de J. Berque :

« Tant pis pour vous ! Nous vous avons tendu la perche et vous n’avez pas voulu la saisir »

On ne peut que s’insurger contre cette phraséologie démagogique. Quelle perche, Berque et les siens ont-ils tendu aux Imazighen ? Avec sa force mécanique moderne la France a procédé à un véritable génocide. En tout cas, elle a éliminé notre élite de l’époque. Elle a ensuite pris possession de nos terres, forêts, eaux, minerais, … qui, du reste, n’ont pas été restitués après ‘l’indépendance’. Elle a maintenu les nôtres sous autorité militaire. Qui n’a pas entendu parler de la funeste appellation « Officiers des Affaires Indigènes » ? De quelle perche Berque parle-t-il et que veut-il dire ou insinuer ? Et pourquoi El Manouar donne-t-il une telle citation ?

            En page 127 du chapitre 3, on lit que « Les Berbères se soumirent à l’Islam et non aux arabes ». Là encore, c’est une contre-vérité. Les Berbères ont été soumis à l’Islam non par les arabes, certes, mais par les leurs et ce par la force de l’épée (cf. l’histoire).
            Dans ce même chapitre (Le mouvement « National »), l’auteur écrit (pages 129-130) :

« La circulaire n°53/98 du 11/12/1998 du Premier Ministre donne des instructions aux administrations, institutions publiques, communes qui sont désormais tenues : ‘d’utiliser la langue arabe dans leurs correspondances à usage interne ou externe … Par conséquent, toute correspondance dans une autre langue est formellement interdite’ ».

Voilà ce que peut faire un premier ministre issu du mouvement dit national. Voilà l’une de ses priorités. Voilà ce qui pour lui constitue l’un des problèmes essentiels du Pays. Mais pour qui donc travaillait ce Ministre ?  Par qui était-il payé ? Ou bien croyait-il ainsi rentrer dans  l’histoire ? En tout l’auteur a bien fait de rapporter cette directive rétrograde, à conserver pour le moment du jugement. En attendant, ce ministre hors contexte peut aller se faire applaudir, pour ses méfaits, ailleurs qu’ici.

Au cinquième chapitre, en page 139, est rapportée une assertion de Karl-G. Prasse :

Tamazight « est une sœur de la langue sémitique en général car [quand] l’arabe venait de  naître, le tamazight était déjà une langue indépendante depuis longtemps »

Bien que ce soit lors d’un entretien, cette façon de s’exprimer est fort étonnante de la part d’un linguiste. On relève d’abord le mot ‘sœur’ qui n’a rien à voir avec une discipline qui se veut scientifique. Mais surtout, et c’est le plus déplorable, la raison de cette supposée sororité est on ne peut plus risible ; car, en effet, elle s’applique à tout autre langue (que Tamazight) qui se serait constituée avant l’arabe !

La quatrième partie, en deux chapitres, donne l’impression d’un discours en dents de scie. Il y a, d’un côté, des exigences fermes et, de l’autre, des concessions qui se veulent conciliantes –un peu trop, à mon goût- et qui sonnent comme des faiblesses.

            Il y a d’abord un paragraphe bien net, en page 148, et que voici :

« Vint alors la période de décolonisation qui, disons le tout de suite, n’était, répétons le, que le prolongement parfois arrogant da la période qui l’avait précédée. L’indépendance fut édifiée non sur le réel, c'est-à-dire l’amazighité, mais sur un postulat combien hypothétique qui voudrait tordre le cou à l’histoire, faire du Maroc ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’a jamais été, un pays arabe. Les pouvoirs mis en place s’efforceront de renforcer à forte dose ce qu’ils ont appelé les politiques d’arabisation. »

Mais, en page 150, on trouve une plaidoirie, assez longue et de bonne tenue pour qu’un amazigh ‘ne connaissant pas l’arabe’ puisse « s’exprimer librement dans sa langue maternelle ». On relève d’abord la confusion –initiée et maintenue par d’autres- entre l’arabe et la dite ‘darija’. Ensuite que le droit à la langue maternelle ne soit, avec mansuétude, accordé qu’en cas de force majeure. Comment se conçoit donc la liberté dans ce cadre !

            En page 155, El Manouar fait sien  le fait que Imazighen ont fait bon accueil à (Moulay) Driss et l’ont porté au sommet de la hiérarchie. En attendant que l’histoire du Maroc soit révisée afin d’expurger les légendes qu’on continue à enseigner impunément à nos enfants, est-il nécessaire, en tant que peuple autochtone, de faire appel à des faits historiques incertains pour réclamer –à défaut de les exiger- ses droits ?

Et l’auteur de nous étonner encore en s’exprimant comme suit (page 155) :

« Tamazight est dans son droit de cité. Elle se doit d’être la première langue officielle de ces terres, et de surcroît, de cette nation, car elle est la nation et l’identité. Elle est notre substance et non notre enduit, notre lustre éclatant qu’est c’est autre qui usurpe le terrain. »

 

            En page 158, il est affirmé que l’unicité de langue, de religion et de race n’ont jamais été les garants de la stabilité ; et ce à travers l’histoire. La preuve est donc ainsi faite. Pourquoi alors aller chercher, comme complément, un verset coranique ? Je ne partage pas cette approche.  Ensuite, si l’on utilise, pour sa propre argumentation, un verset coranique comment pourrait-on en refuser l’usage, par d’autres, pour justifier ce qu’on n’admet pas ? Le débat doit être laïc et logique. Peut importe le référentiel où chacun puise ses convictions.

Conclusion :
J’ai déjà dit que je trouvais dans la quatrième partie un discours en dents de scie. De qui y verrait une manière de souffler le chaud et le froid à qui y verrait de la prudence afin d’éviter la critique facile. Je pense, quant à moi, que El Manouar ne fait pas exception. Il serait, tout simplement, en train de se débattre, à son corps défendant, dans le processus de radicalisation ; en face de l’attitude négationniste de tous nos vis-à-vis dans l’accident de parcours que nous vivons péniblement en ces temps moroses.
            Sur un autre plan, il est à noter un fait heureux à mettre au crédit de l’auteur. Le livre est, en effet, émaillé de citations d’auteurs bien de chez nous : M. Chafik, C. Keddour, M. Abehri, A. Azaykou, M. Boudehane, A. Khadaoui, M. El Qadiri, L. Brouksy, … . Il met ainsi en relief le fait que nous disposons maintenant de compétences amazighes en ce qui concerne nos spécifités et nos propres  problèmes.
            Et pour finir, voici un livre à ajouter à notre bibliothèque de base sur la question amazighe. Ainsi les livres se suivent, les articles, les conférences et les débats. Ils démontrent à qui veut lire, entendre et comprendre que Imazighen sont  bel et bien en état de légitime défense. Espérons, quand même, que l’avenir du Maroc sera serein. C’est l’intérêt de tout  un chacun !




Auteur: Hha Oudadess


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